Défit ultime de la science : le robot qui invente des blagues…
Défit ultime de la science : le robot qui invente des blagues…

Laboratoires de recherche, formation en mathématique de haut niveau, crédit impôt recherche… La France offre un terreau favorable aux champions de demain.

Né en 1983 en Corée du Sud, Lee Sedol a remporté le prix du meilleur joueur de go dans son pays à huit reprises – 2000, 2002, 2006, 2007, 2008, 2010 et 2011 – et est considéré par beaucoup comme le meilleur représentant de sa discipline. Pourtant, en mars dernier, il a perdu à Séoul un match en cinq parties – une victoire pour quatre défaites – contre AlphaGo, un programme informatique conçu par DeepMind, la filiale de Google spécialisée dans l’intelligence artificielle. Près de 20 ans après la défaite du champion du monde d’échecs Garry Kasparov face à l’ordinateur d’IBM Deep Blue en 1997, le jeu de go, inventé il y a près de 3000 ans en Chine, restait l’Everest de l’intelligence artificielle. La victoire d’AlphaGo sur le champion de 33 ans illustre les progrès réalisés par cette science au cours de la dernière décennie, et son potentiel. C’est aussi l’occasion de s’intéresser aux nombreuses start-up françaises qui exploitent et développent les prouesses de l’intelligence artificielle dans de nombreux secteurs, du recrutement à la relation clients, en passant par la finance, la santé connectée ou encore la reconnaissance faciale.

Des mathématiciens de haut vol

Le terreau français est très favorable pour ces start-up de l’intelligence artificielle. Notamment grâce à la qualité de sa recherche en mathématiques appliquées et en deep learning, cette science statistique qui consiste à apprendre aux machines à reproduire des tâches humaines en observant des quantités gigantesques de données. Ainsi, la jeune pousse spécialisée dans le recrutement Riminder a travaillé pendant deux ans avec trois laboratoires de pointe pour développer sa technologie : le laboratoire de “Deep Learning et des Neurosciences” de l’Ecole normale supérieure (ENS), celui de “Text Mining” de l’Ecole Polytechnique et celui de “Machine Learning” de l’Ecole Centrale Paris. Charles Boes, le fondateur de Foodvisor, représentante de la “Food Tech”, est diplômé de l’Ecole Centrale de Paris en mathématiques appliquées et machine learning. Le CNRS et l’INIRA développent aussi de nombreux projets en ce sens. Cela a par exemple permis à Tellmeplus de nouer un partenariat avec le CNRS sur la R&D afin de développer ses logiciels de prédiction. Ces efforts en recherche fondamentale et appliquée vont de pair avec la qualité de la formation. Le fondateur de Riminder, Mouhidine Seic, a par exemple été formé à l’Ecole Centrale et à l’ENS, avec une spécialité en mathématiques appliquées, data science et entrepreneuriat. Outre une bonne préparation pour les créateurs d’entreprise, ce genre de spécialité facilite leurs recrutements, en particulier pour les data scientists dont ces start-up ont tant besoin. « La France avait beaucoup de retard sur ce sujet, mais elle le comble rapidement. Elle a la chance d’avoir une excellente formation en mathématiques, du fait du système élitiste des grandes écoles. Et les meilleurs étudiants en école d’ingénieurs ont aujourd’hui plutôt tendance à s’orienter vers l’intelligence artificielle que vers la finance, observe Loïc Lecerf, le fondateur de Smart Me Up, une start-up spécialisée dans la reconnaissance faciale. Nous n’avons donc pas de grandes difficultés à recruter les talents dont nous avons besoin. Il y a un vrai intérêt de la part des étudiants à faire du machine learning, et encore peu de sociétés qui veulent les attirer. Ce serait plus compliqué dans la Silicon Valley, où le turnover de ces talents est très fort. »

Coups de pouce, fiscaux et économiques

Les partenaires publics, entreprises et institutions, donnent aussi parfois un coup de pouce précieux à ces projets. Avant de créer Snips, une société qui veut rendre les smartphones plus intelligents, Rand Hindi a par exemple mis au point en 2013 une application mobile pour le compte de la SNCF. Tranquilien permet de prédire l’affluence dans les trains du réseau francilien, wagon par wagon. Début 2015, Smart Me Up a fait partie de la délégation invitée par la French Tech au CES de Las Vegas. « Cela a suscité énormément de demandes de clients français, américains ou japonais, et LG nous a recontactés depuis », soulignait Matthieu Marquenet, le directeur des opérations de Smart Me Up, à Challenges quelques mois plus tard. Et Bpifrance a participé à sa levée de fonds de deux millions d’euros en mars dernier. Cela vaut aussi pour l’accompagnement : Heuritech a ainsi intégré en 2014 l’accélérateur Start’inPost, de La Poste, qui l’a notamment aidé à structurer son marketing et sa communication. Les start-up du secteur profitent aussi du coup de pouce fiscal que représente le Crédit impôt recherche (CIR). Elles bénéficient également du dynamisme du réseau d’accélérateurs français. Le Lyonnais Axéléo a ainsi aidé TellMePlus sur le plan commercial et marketing et lui a avancé de la trésorerie en échange de parts dans son capital. « Le rejoindre, en 2013, a été un moment très important dans le développement de l’entreprise, souligne Jean-Michel Combot, son fondateur. Notre technologie a nécessité cinq ans de R&D, pendant lesquels nous avons dépensé beaucoup d’argent sans rien gagner. Nous avons connu des passages difficiles sur le plan de la trésorerie, pendant lesquels Axéléo a investi et s’est mouillé. Il a apporté des services, des contrats, et son carnet d’adresses, nous a aidés à nous structurer du point de vue financier et marketing. » TellMePlus a aussi remporté en 2012 un Prix Oséo doté de 200000 euros.

Les GAFA

Une rivalité en matière d’IA

Les géants d’Internet ont redoublé d’efforts ces dernières années dans le domaine de l’intelligence artificielle. Google a par exemple acheté en janvier 2014 la start-up britannique DeepMind, à l’origine d’AlphaGo, pour 628 millions de dollars. Les fondateurs de Facebook et Amazon, Mark Zuckerberg et Jeff Bezos, ont eux aussi investi dans une jeune pousse de la spécialité, Vicarious, à l’occasion d’un tour de table de 40 millions de dollars. Fondée en 2010 et basée à San Francisco, cette entreprise cherche à reproduire le fonctionnement du cerveau humain pour l’appliquer à la reconnaissance d’image. Elle est notamment capable de décrypter les “captchas”, ces suites de lettres déformées que les internautes doivent reproduire au bas des formulaires pour prouver… qu’ils ne sont pas des robots. Facebook est allé plus loin en mettant en place son propre centre de recherche, baptisé Facebook Artificial Intelligence Research (FAIR). Il compte une cinquantaine de chercheurs répartis dans le siège de Facebook à Menlo Park (Californie), à New York et à Paris depuis 2015, où travaillent une douzaine de personnes. Il est dirigé par le Français Yann LeCun, considéré comme l’un des inventeurs du deep learning. Pourquoi un tel intérêt ? C’est que les GAFA (Google, Amazon, Facebook et Apple) ont déjà préparé la suite, c’est-à-dire les robots destinés à accueillir ces innovations. Google a par exemple acheté en 2014 Nest Labs, une start-up de la maison connectée, pour 3,23 milliards de dollars. Amazon planche sur Prime Air, un service de livraison par drone, et a acquis en 2012 le fabricant de robots pour entrepôts Kiva Systems pour 775 millions de dollars. Quant à Facebook, il a acheté une en 2014 Ascenta, une start-up britannique qui conçoit des drones sans pilotes, et en 2014 Oculus VR, le fabricant de casques de réalité virtuelle, pour 2 milliards de dollars.

S’agit-il de l’Institut national de recherche en informatique et en automatique (INRIA) ? Si oui l’écrire ainsi.

Portrait de start-up de l’IA

TellMePlus voit l’avenir dans les statistiques

TellMePlus a été créée en 2011 par Jean-Michel Combot, un ingénieur informaticien qui a inventé le logiciel Business Objets au début des années 1990, dont l’éditeur a été acheté 4,8 milliards d’euros en 2007. La start-up développait initialement une application de bons plans personnalisés pour créer du trafic en magasins. « C’est un modèle BtoBtoC, mais nous l’avons abandonné en juin 2013 car le BtoC était très compliqué et coûteux : il fallait beaucoup d’offres pour intéresser les consommateurs, et beaucoup de consommateurs pour intéresser les annonceurs », justifie Jean-Michel Combot. La start-up s’est donc recentrée sur sa technologie. Avec le concours du CNRS, elle a en effet développé une technologie de machine learning pour répondre à des problématiques métier. Sa première application ? Un logiciel permettant aux entreprises de prédire les actions de leurs clients, comme le désabonnement ou la fraude, et des recommandations pour s’y adapter. Des banques et des compagnies d’assurances l’ont adopté. Par exemple, TellMePlus fournit chaque semaine à LCL une liste de clients sur le point de changer de banque, et ce qu’elle doit leur dire pour les garder.

La jeune pousse de Montpellier est en train de prendre un nouveau tournant, en se lançant dans l’industrie 4.0 avec son logiciel de maintenance prédictive. Elle travaille par exemple avec un gestionnaire de parcs d’éoliennes qui lui a ouvert ses bases de données : « Chaque éolienne contient 80 capteurs, qui envoient des informations toutes les minutes depuis trois ans. On apprend les différentes pannes et on fabrique un modèle qui permet à chaque éolienne de dire que tel composant va lâcher dans dix jours, et sait expliquer pourquoi », explique Jean-Michel Combot. TellMePlus a levé 4,2 millions d’euros en février 2016 auprès de fonds d’investissement comme Ventec, XAnge et Runa Capital et des investisseurs privés, pour se lancer à l’international, viser de nouveaux marchés, et passer de 15 salariés aujourd’hui à 30 d’ici la fin de l’année, et 70 en 2017. Après 350000 euros de chiffre d’affaires en 2015, elle vise 2,5 millions en 2016.

Smart Me Up donne la vue aux objets

Créée en 2012, Smart Me Up est spécialisée dans la reconnaissance faciale appliquée aux objets connectés. « Ils peuvent ainsi détecter si des gens sont autour d’eux, identifier leur genre, leur âge, où se porte leur attention, ce qu’ils regardent, et même leur humeur, explique Loïc Lecerf, le docteur en intelligence artificielle qui l’a fondée. Cela peut avoir une multitude d’applications dans l’automobile, les smartphones, ou encore la smart city. » La vente de son site internet d’échange de savoir-faire à Benchmark Group lui a permis de financer les deux ans de R&D pour mettre au point la technologie. En mars dernier, Smart Me Up a levé 2 millions d’euros, notamment auprès de Bpifrance et de business angels prestigieux, comme Xavier Niel, Jacques-Antoine Granjon ou Jean-David Blanc. Parmi ses clients, la jeune pousse grenobloise compte par exemple Netatmo et Photomaton, qui utilise sa technologie pour s’assurer que vos clichés officiels sont conformes à la réglementation. « Nous avons aussi des prospects dans l’industrie automobile en Corée du Sud, dans celle du smartphone en Chine, et dans l’électronique grand public aux Etats-Unis », précise Loïc Lecerf. Si bien que l’entreprise de 15 salariés, qui ne communique pas sur ses résultats 2015, vise 3 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2016 et 10 millions en 2017.

Et aussi :

Riminder, créée en 2015 à Paris par Mouhidine Seic et Josselin Noire, a développé un algorithme intelligent qui analyse CV et offres d’emplois pour faciliter le recrutement. Elle travaille avec une dizaine de grands comptes, dont Uber et Criteo, pour les aider à faire le tri dans les montagnes de CV qu’ils reçoivent.

Foodvisor est une application pour surveiller la qualité de son alimentation. A partir d’une photo de votre assiette, son algorithme en analyse le contenu pour en ressortir les informations nutritionnelles et des conseils. La start-up de “Food Tech” a été créée à Paris en 2015 par Charles Boes.

Aymeric Marolleau

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