Métropoles démo-tech

Les innovations high-tech et la démocratie numérique balbutiante vont remodeler les quartiers. Fiction d’une ville en 2050.

Et si le changement climatique remodelait entièrement la configuration des villes ?
Et si le changement climatique remodelait entièrement la configuration des villes ?

Roméo doit vite gagner son lieu de travail, le centre collaboratif du quartier où véhicules électriques et à hydrogène, robots-laveurs et robots aides-soignants sont échangés et prêtés. La recharge de son réveil olfactif doit être changée, car il a mis plus longtemps que d’habitude à s’extirper des bras de Morphée, songe-t-il en se débarrassant de sa combinaison thermo-régulée de sommeil qui s’est encore épaissie durant la nuit, tant le froid s’est emparé de Paris en ce 12 janvier 2050. Grelottant, il jette un œil distrait sur l’hologramme d’EcoRéseau TV, relatant une enquête sur les lois et amendements de 2016 qui ont presque tous été constitués par les électeurs eux-mêmes au travers de sites comme république-numérique.fr. Le journaliste explique aussi que les élus ne prennent plus jamais de décisions importantes sans consulter en instantané leurs groupes en ligne via democracyos.org par exemple, que les électeurs n’ont jamais été aussi bien informés et qu’ils comparent continuellement les programmes électoraux des différents candidats par voxe.org. Autant d’outils qui existaient déjà au début du XXIème siècle, mais que les citoyens ont petit à petit appris à utiliser. Roméo se hâte désormais, jetant ses emballages dans deux poubelles distinctes, l’une pour un faible nombre de déchets non recyclables, l’autres pour ceux qui s’autodétruisent – la société clermontoise Carbios, devenue depuis 2011 un géant, est parvenue à insérer des enzymes au cœur des matériaux afin qu’ils commencent eux-mêmes une opération de broyage et d’hydrolyse pour retrouver la matière de base. Ce matin c’est de l’électricité produite par son voisin dont Roméo se sert, à qui il rendra la pareille un peu plus tard dans la matinée. Il est toujours intéressant de s’activer à horaires décalés, pour être alimenté par les différents panneaux photovoltaïques et éoliennes de chaque habitation. De toute manière sa consommation reste anecdotique grâce à son utilisation pour les usages quotidiens de LED 3D Aledia – une start-up française vieille de 35 ans. Après avoir jeté un rapide coup d’œil sur l’appli Optimod’ afin de connaître les prédictions de trafic dans le quart d’heure et de savoir quel transport privilégier, il opte pour une voiture électrique en autopartage. Les rues ont de toute manière tendance à devenir plus praticables, car de plus en plus de personnes se déplacent en Bodyboards dans les airs ou en Sea Bubbles au-dessus du fleuve, des inventions qui ont mis 35 ans à s’imposer dans le paysage. Il faut avouer qu’il a un peu honte de sa vieille voiture à essence qui consomme du 0,2L aux 100 km – n’ayant pas encore les moyens de se tourner comme tous ses collègues vers des véhicules à pile hydrogène dernier cri. Tournant à droite après la boutique franchisée Ynsect, dont les produits à base de coléoptères et grillons se vendent comme des petits pains, il jette un coup d’œil par les fenêtres auto-nettoyantes aux arbres à vents Newwind, dont les feuilles en bougeant produisent de l’électricité. Ceux-ci sont délicatement éclairés par les affichages publicitaires environnants qui diffusent une douce clarté générée par la bioluminescence Glowee des bactéries de calamar. Voilà une décennie que Roméo emprunte cette route chaque matin, mais il ne se lasse pas de ces quartiers toujours plus végétalisés, où la pierre a fait place au verre et au bois transparent Woodoo, mais aussi au cuivre ou au carbone dont les propriétés de flexibilité et de solidité ont pu être modifiées grâce aux nanotechnologies. Comme toujours il s’arrête quelques secondes sur la place centrale. Dans les bâtiments de rencontres vitrés, qui ont fleuri dans les villes depuis 15 ans, il y a déjà foule : des personnes âgées des maisons de retraite environnantes attendent avec leurs livres d’histoire les enfants des écoles qui viennent leur rendre visite en sortie scolaire. Mais ce qui attire son attention est l’écran du Tweet wall de quartier, pour saisir l’humeur du moment : les hashtags lui indiquent en un instant les approbations ou désapprobations populaires, dont cette pétition des usagers sur change.org, dénonçant le manque de ponctualité des bus à méthane. Alors qu’il s’engage dans une voie rapide électrifiée – il peut couper l’alimentation de son véhicule, qui devient autonome par la même occasion – il en profite pour se connecter sur questionnezvosélus.org pour en référer à son député, puis pour se plonger dans ses pensées, en observant les cyclistes passer au-dessus de lui, dans des voies suspendues et transparentes…

Julien Tarby

 

Avis d’expert : Nicolas Ledoux, urbaniste, économiste, directeur au sein du cabinet Algoé, spécialiste du développement et de l’aménagement des grandes métropoles (Grand Paris, Lyon, Marseille, Bordeaux, villes africaines ou asiatiques)

« Le retour de la low tech »

En travaillant sur plusieurs continents, quelles observations pouvez-vous faire de l’évolution des villes ?

Je constate une convergence, notamment dans les procédés de construction. Je reviens à l’instant de Rangoun en Birmanie, et je peux vous dire que les modes de construction traditionnels sont ignorés dans les quartiers qui sortent de terre. On a tendance à oublier l’intelligence du lieu pour les formes urbaines, la trame, la densité, reproduisant des ilots similaires dans les quartiers modernes. Cela se retrouve à l’échelle de la France. Prenez Lyon Confluence, Paris Rive Gauche ou Bordeaux rive droite, il sera difficile de faire la différence.

Comment expliquez-vous ce phénomène ?

Cette standardisation est due à l’internationalisation des équipes, mais aussi aux budgets serrés qui conduisent à se tourner vers des opérateurs privés pour l’aménagement, aux impératifs de sécurité ou de fluidité du trafic automobile.

Qu’anticipez-vous pour les villes de 2050 ?

La question des usages sera de plus en plus au cœur des préoccupations des villes et des opérateurs privés qui développent et financent les quartiers. Des communautés d’utilisateurs s’inscriront au cœur de la conception, pour réinventer des quartiers. Le projet Paris Batignolles est un avant-goût de leur future implication, en période d’approches collaboratives et de réinvestissement citoyen dans la production des choses. Je ne suis pas convaincu par la vision d’une ville hyper high tech. Je crois plus en 2050 au retour de la low tech et de l’habitat participatif. Le particulier, habitant, usager, salarié concevra son cadre de travail mais aussi son logement. Le crowdfunding va se développer dans l’immobilier. Il s’agira aussi de retrouver des modes de fonctionnement plus organiques, avec un appui sur le local, plus fiable et moins cher. Cela passera aussi par une gouvernance locale.

Propos recueillis par Julien Tarby

 

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