C’est une femme libérée ?

Dans 30 ans, la « femme au foyer » sera obsolète puisque des robots géreront les tâches ménagères. L’égalité avec les hommes sera-t-elle complètement de mise ? Pas si sûr…

« Coupe à la mode en 2050 ? De quoi regretter la frange de Mireille Mathieu… »
« Coupe à la mode en 2050 ? De quoi regretter la frange de
Mireille Mathieu… »

2050, Grand Paris. Lina sirote son thé à la menthe en regardant Ary l’air satisfaite. « Tout ce que tu as fait aujourd’hui est génial. La lessive, le ménage, les courses, le dîner pour les enfants, et même ce thé délicieux ! Je suis une femme comblée. » Ary lui sourit en retour, il a aussi été programmé pour cela. La porte d’entrée claque subitement. Lina sursaute. « Ah, c’est Idriss ! », s’écrie-t-elle. Elle se précipite vers son mari et l’embrasse : « Ta journée s’est bien passée ? » « Exténuante », dit-il en posant sa sacoche. Ary lui tend un thé à la menthe. « Parce qu’il sert aussi le thé ! Ben ça promet ! », lance-t-il à sa femme sans le regarder. Elle commente : « Je suis très contente de notre achat, ce robot change notre vie. »

Il ne relève pas sa remarque et enchaîne : « Sinon, ma responsable me met toujours la pression. Nous devons terminer au plus vite la nouvelle campagne digitale, soupire le cadre bancaire. Je travaille demain à la maison, ce qui me permettra d’être concentré. Et puis cette bande de nanas managers qui se tirent dans les pattes emmerde tout le monde, le nouveau big boss n’ose même pas l’ouvrir…» – « Gros mots interdits ! Gros mots interdits ! », coupe soudain le robot. Lina éclate de rire. Idriss s’agace : « Il est saoulant ce cyborg ! » Lina temporise : « Oui, oui, mais tu sais bien qu’il est programmé pour réagir face aux gros mots. J’en ai marre d’entendre les gosses en dire tout le temps. »

« Ok, mais je ne suis pas les «gosses». Dis donc, tu t’attaches pas un peu trop à cette machine ? », taquine-t-il. Elle se vexe. « N’importe quoi. C’est juste que ce robot est bien pratique au quotidien et plus performant que la version précédente. Grâce à lui, j’ai pu avancer aujourd’hui sur mon projet, raconte la jeune femme, consultante indépendante en bio-technologies. Pendant ce temps Ary a fait toutes les tâches ménagères. Et puis, si tu n’es pas content, commande le prochain robot toi-même ! C’est toujours moi qui gère ce genre de choses à la maison. »

« C’est vrai, désolé, confesse-t-il. Il regarde l’heure sur sa montre connectée : « Les jumeaux ne devraient pas tarder non ? » – « Oui, le car scolaire arrive, je vais les chercher. » Lina sort de la maison et se dirige vers le bus sans chauffeur stationné en face. Les enfants descendent. La mère fait des signes à sa fille Zoé, et son fils Hugo, paré de son casque virtuel. « Coucou mes chéris », dit-elle. La mère les embrasse et lance à son fils : « Que t’ai-je dit à propos du casque ? » – « De ne pas l’amener à l’école », geint Hugo. « Alors pourquoi ne m’écoutes-tu pas ? La prochaine fois, je te le confisque ! », prévient la mère.

Une fois rentrés à la maison, Zoé saute sur son père. « Papa, j’ai eu un 15/20 en dictée ! » Il l’embrasse sur la tête : « Bravo chérie, et toi Hugo ?» – « Un 9 », répond-t-elle du tac-au-tac devant son frère tout rouge. « Zoé laisse nous un moment », dit Lina en s’approchant de son fils : « Et bien, chéri, qu’est ce qui t’arrive en ce moment ? Tu te relâches trop à l’école. Tu devrais prendre plus exemple sur ta sœur. » – « D’accord maman », acquiesce le garçon de 8 ans en se dirigeant vers sa chambre. « Et dis à ta sœur que le repas sera servi par Ary dans 20 minutes. Je l’ai paramétré exprès. Moi je serai en visioconférence. » Idriss réagit : « Ah bon, t’as encore du boulot ce soir ? » – « Et oui, c’est ça la vie d’entrepreneuse, s’amuse-t-elle. Et puis je n’ai pas faim. Ce soir je dine d’une pilule protéinée. »

« Ok comme tu veux. En tout cas, tu ne devrais pas dire à Hugo de faire comme Zoé, c’est rabaissant pour lui », dévie Idriss. Silence. « Tu as raison… Mais ses notes chutent, reprend Lina, je ne veux pas qu’il soit dans l’échec et qu’il rate plus tard sa vie professionnelle. J’ai lu un article sur le décrochage scolaire des garçons. Le phénomène s’est aggravé en 30 ans. Cela m’angoisse. » – « C’est drôle de voir une féministe s’inquiéter pour l’avenir des hommes », ironise son mari, en confirmant que dans sa société, il n’y a désormais que des femmes managers… « Mais comme presque partout, elles restent dirigées par des PDG hommes », nuance Lina, dont le féminisme ne contredit en rien ses soucis pour son fils. Il abonde dans son sens : « Oui, les mentalités évoluent lentement ». L’avènement du matriarcat, pourtant annoncé, ne sera pas pour 2050.

Charles Cohen

 

Florence Montreynaud, historienne, écrivaine* et fondatrice des Chiennes de Garde

« Elles seront plus start-up que CAC40 »

En tant qu’intellectuelle féministe, comment anticipez-vous les conditions des femmes françaises à l’horizon 2050 ?

Le XXIe siècle est celui où les femmes occidentales se penseront et s’imposeront comme des individus pleinement autonomes. Autrement dit, elles ne feront plus exclusivement dépendre leur bonheur du mariage, du couple ou de la famille. Une émancipation que leurs homologues masculins ont acquise peu à peu dès le 18ème siècle avec le triomphe des Lumières, de l’individualisme, des droits de l’Homme face à la domination du groupe, du clan. Mais cette révolution était loin d’inclure les femmes restées des objets passifs. En 2050, elles seront des sujets 100% actifs. Un processus débuté dès le 20ème siècle, mais en 2050, il sera plus abouti encore.

De quelle manière ?

Les femmes instruites s’investiront dans leur carrière au même titre que les hommes. La montée en puissance des femmes entrepreneuses sera flagrante dans un monde qui se digitalise de plus en plus. Pour devenir cheffes, elles préfèreront créer leurs propres réseaux, start-up, etc., plutôt que d’évoluer dans les grandes entreprises où le pouvoir masculin résistera. Vous imaginez bien qu’en 2050, le CAC 40 restera essentiellement dirigé par des hommes ! Et pour cause : 35 ans, c’est loin d’être assez pour changer une telle dynamique structurelle.

Et quels changements sur le plan personnel ?

Les femmes feront moins d’enfants (pas plus d’un en moyenne) qu’elles décideront davantage d’élever seules, sans père. En effet, le mariage mais aussi la vie en couple sur plusieurs décennies sera moins la norme. Les séquences de vie en « solitaire » alterneront avec des périodes de colocation pour les femmes de tous âges, même les retraitées. Enfin, et c’est une bonne nouvelle : les nouvelles technologies – aspirateurs ou tondeuses à gazon autonomes, robots, etc. – vont libérer les femmes comme les hommes des tâches ménagères. Un formidable coup de pouce surtout pour les femmes, qui font aujourd’hui 80% de ces tâches. A la campagne, leur vie sera aussi facilitée : grâce aux voitures autonomes, elles n’auront plus à rouler des kilomètres pour emmener leurs enfants à l’école !

* Son dernier livre : Chaque matin je me lève pour changer le monde (2014, Eyrolles)

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