Marc-Arthur Gauthey, cofondateur de OuiShare, média de l’économie du partage et de la collaboration, décrypte ce tsunami à venir dont on ne perçoit que les vaguelettes aujourd’hui.

Est-ce que votre métier consiste à connecter les gens ?

Assurément. Notre métier, en tous cas une partie, est d’être un espace de conversations et de rencontres entre des gens qui n’ont pas tellement l’habitude de se parler et d’échanger alors qu’ils ont beaucoup à apprendre et à faire ensemble les uns avec les autres, qu’ils soient acteurs publics, politiques, institutions privées, grandes entreprises, start-up, mouvements associatifs, initiatives citoyennes et activistes. Et au milieu de tout cela, OuiShare essaye d’être un espace d’intermédiation, de rencontres, pas du tout de lobbying parce que nous ne défendons les intérêts de personne. Nous privilégions l’échange en nous disant qu’il y a du bon et du moins bon à prendre à l’intérieur de tous ces univers-là et que si nous arrivons à créer de la porosité entre ces mondes, nous avons tous à y gagner.

 

Et l’autre partie de votre métier ?

L’autre partie consiste à identifier les émergences, à les rendre non seulement tangibles mais aussi voyantes, c’est-à-dire à faire de la vulgarisation. Identifier des projets, des usages, des tendances qui nous semblent intéressantes mais qui sont encore sous le radar, en France ou partout dans le monde, les décrypter, les rendre visibles. Et essayer d’aller au-delà en essayant de nous dire : qu’est-ce que ces projets, ces émergences, nous racontent sur l’avenir qui se dessine ?

 

Justement quelles sont les grandes tendances qui se dégagent ?

Il y en a beaucoup. Celles aujourd’hui auxquelles on s’intéresse, ce sont notamment les coopératives numériques. Pour faire simple, il y a eu l’ère des plateformes communautaires entre 2010 et 2015, période durant laquelle des tas de plateformes se sont créées – de type Uber, Airbnb, Blablacar… Désormais, en face, nous voyons émerger beaucoup de réflexions autour de la création de coopératives numériques. C’est-à-dire un modèle de plateforme où les utilisateurs, les personnes qui créent de la valeur, sont aussi parties prenantes de la plateforme à part entière. Et donc qui verraient leur niveau de rétribution ou leur pouvoir de prise de décision directement liés à leur niveau d’activité à l’intérieur de cette plateforme.

 

Vous citez Uber, Blablacar… Est-ce que l’économie collaborative n’a pas tout intérêt aujourd’hui à se détacher de ces plateformes ?

Si, complètement. En fait, nous avons réalisé un gros travail afin de définir ce qu’était l’économie collaborative. Nous avons fini par dire que ce n’est rien. Aujourd’hui, nous essayons de casser cette expression, de la faire disparaitre, parce que tout simplement elle ne correspond à aucune réalité et qu’à l’intérieur on met tout et son contraire. C’est le premier point. Le deuxième, c’est que chez OuiShare nous ne pouvons pas dire que nous avons une vision négative des plateformes que vous citez puisque nous sommes tous des utilisateurs : je prends des Uber régulièrement, j’utilise Airbnb, donc il serait un peu paradoxal de cracher dessus tout en étant un utilisateur aguerri. En revanche, ce que ces entreprises racontent sur la façon dont le monde évolue pose un certain nombre de questions. Exemple : chez Wikipedia, on crée du bien commun, alors que chez Uber, on crée de la valeur qui sera un jour redistribuée à des actionnaires. Les leviers sont similaires, par contre les finalités sont extrêmement différentes. Et le problème, c’est que l’expression « d’économie collaborative » a été complètement galvaudée.

 

Donc que faut-il dire aujourd’hui selon vous ?

La définition que j’aurais donnée traditionnellement est l’ensemble des pratiques et des business models qui s’appuient sur des communautés d’individus pour créer de la valeur de façon distribuée. Mais aujourd’hui, nous avons changé notre fusil d’épaule. Nous essayons de nous séparer du discours de l’économie collaborative parce qu’il est trop lié à quelques plateformes et fait finalement mettre des œillères aux gens qui associent directement le mot « collaboratif » à Uber ou Airbnb, passant du coup à côté d’un tas d’autres pratiques qui sont vraiment des pratiques de mise en commun. Je pense donc que désormais, il ne faut plus parler d’économie collaborative mais bien d’économie de plateforme et d’économie de la contribution pour des projets impliquant des gens qui viennent contribuer à la création de quelque chose qui les dépasse. Wikipedia et Linux sont des exemples d’outils qui n’appartiennent aujourd’hui à personne.

 

Comment se situe la France dans cette économie de la contribution ?

Dans notre capacité à tenter de nouvelles choses, notamment en termes d’usages, nous sommes assez en pointe. Il y a quand même un fort dynamisme entrepreneurial, des gens qui proposent des services assez novateurs. Je pense même que nous vivons une période d’euphorie et que nous n’avons rien à envier à personne. En revanche, il y a peut-être un déficit, en France comme ailleurs, dans l’intellectualisation. Il faudrait être capable d’interroger davantage ce que nous raconte le monde que nous sommes en train de dessiner.

 

Cyril Michaud

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