Longtemps parent pauvre de la révolution numérique, cette filière explose. Retour sur ce qu’elle représente en France, et surtout ce qu’elle va changer…

Des start-up qui se distinguent des acteurs traditionnels par leur offre et leur positionnement…
Des start-up qui se distinguent des acteurs traditionnels par leur offre et leur positionnement…

Kantox (échange de devises) ou Lendix (prêt aux PME), noms modernes à consonance anglo-saxonne et sibylline, n’évoquaient pas grand-chose il y a encore quelques mois. Mais les pépites de la FinTech – en l’occurrence ici une start-up évoluant dans l’échange de devises et une autre dans le prêt aux PME – commencent à faire parler dans les chaumières. Le 11 décembre 2014 a peut-être été le vrai coup d’envoi de la FinTech. C’est le jour de l’entrée en Bourse de Lending Club, cette plateforme de prêts entre particuliers créée en 2006 à San Francisco par le français Renaud Laplanche et pesant près de 6,3 milliards d’euros ! L’ancêtre Paypal, valorisé à 40 milliards d’euros cet été, a encore un peu plus aiguisé les appétits autour de cette filière longtemps restée dans l’ombre du e-commerce ou de l’économie du partage. En 2014, l’investissement dans la FinTech mondiale a triplé pour atteindre 11 milliards d’euros selon une étude Accenture. Cette industrie qui se nourrit de la maturité des nouvelles technologies et d’un dynamisme d’innovation en berne de la part des banques, éclot partout, aux Etats-Unis, en Russie, en Afrique ou encore en Chine… où Lufax, équivalent de Lending Club, pèse 9 milliards d’euros.

 

Observation du besoin, positionnement malin

Bien avisé celui qui parviendrait à donner une définition précise de la FinTech, tant ses domaines d’intervention sont nombreux. Cette grande famille intervient sur les besoins des particuliers avec des portefeuilles électroniques, des cagnottes en ligne (Leetchi), des services en tenue de compte, une dématérialisation et flexibilisation apportée sur les transferts d’argent de tous les jours. « Faites l’amour, pas les comptes ! », énonce le slogan de SharePay, start-up tricolore qui aide les jeunes couples à partager leurs dépenses en douceur. Elle évolue aussi dans les prestations aux acteurs financiers, à l’exemple des robots conseillers en investissements, des plateformes de trading, des programmes nouveaux pour les salles de marché. Mais elle fournit aussi des services à toutes les entreprises, intervenant sur les prêts, l’entrée au capital ou encore le financement du besoin en fonds de roulement. Dans chaque niche apparaît désormais une multitude de start-up au gré des changements de règlementation. « Brique après brique les métiers de la banque sont attaqués : la tenue de compte, l’assurance, le crédit… », constate Hugues Le Bret, fondateur du moyen alternatif de paiement Compte-Nickel (cf.encadré). Cédric Teissier et Arthur de Catheu, cofondateurs de Finexcap, voulaient toucher le concret des entreprises, à savoir leurs créances. « Arthur a travaillé dans le retournement et a constaté les affres des retards de paiement. Pour résoudre ce problème continu, la banque propose d’une part un crédit bancaire très lourd engageant tous les flux, d’autre part l’affacturage contraignant au niveau des commissions, garanties, cautions personnelles et engagements sur une durée de 12 à 18 mois. La mise en place prend quatre à six semaines et il faut en prime ouvrir un compte dans cette banque », décrit Cédric Teissier. Après avoir analysé le besoin – il existe 90 trilliards de dollars de créances commerciales dans le monde –, les deux associés créent une offre dématérialisée grâce à un fonds d’investissement adossé. 100% du CA peut être cédé dans l’instant, sans caution ou nantissement du dirigeant, avec une tarification lisible (commission de 2,49%). Ils ont épluché cinq milliards de factures pour mettre au point leur algorithme calculant le risque de défaut. C’est cette même observation des manquements de l’offre qui a conduit Vincent Marty-Lavauzelle à fonder Paycar, qui propose une solution de paiement dédiée aux transactions de véhicule d’occasion, constituant donc une alternative simple et sécurisée au chèque de banque. « Avec mon associé nous avons vécu des expériences hasardeuses en achetant un véhicule, car le conseiller bancaire n’est pas toujours joignable pour valider le chèque qui peut être un faux. Nous visions à la base le CtoC, mais les professionnels intermédiaires, comme les sites de vente, nous ont sollicités, ayant besoin de tiers de confiance », explique celui qui a passé plusieurs années dans le milieu bancaire de Paris et Londres. Tout part à chaque fois d’un besoin non satisfait du client. Il existe 5,4 millions de transactions de voitures d’occasion par an dont 3,5 millions (65%) uniquement entre particuliers. « Cet achat est la dépense la plus importante d’un ménage français derrière le logement », rappelle l’entrepreneur.

 

Concurrence aux banques en gestation

La crise a aussi été un élément déclencheur : nombre de cadres expérimentés de chez Visa, Goldman Sachs, Société Générale… ont tenté l’aventure entrepreneuriale, et s’affairent aujourd’hui sur les différentes briques de l’offre bancaire. Les institutions financières traditionnelles, qui se croyaient à l’abri derrière une réglementation lourde et coûteuse, s’aperçoivent que des pans se libèrent et que ceux qui leur font face sont expérimentés et rencontrent les aspirations des clients. « Nous sommes restés dans le cadre règlementaire. L’exception au monopole bancaire était la société de gestion de portefeuille, que nous avons donc créée », illustre Arthur de Catheu. La France s’est dotée d’un cadre législatif sur le crowdfunding en 2014. Et si elle tarde à le faire dans le domaine des paiements, le passeport européen permet de contourner l’obstacle. Leetchi est d’ailleurs agréé au Luxembourg. Pour l’heure le paysage financier n’est pas chamboulé, mais ce système parallèle monte en puissance. « Des entreprises nous benchmarkent avec les factors, mais cela reste anecdotique. Pouvant se refinancer à 0%, les banques restent imbattables sur les sociétés qu’elles jugent attractives. C’est une situation de coopétition qui s’annonce », tempère Cédric Teissier. Cependant la situation pourrait changer plus vite qu’on ne le croit. « Les start-up doivent être adossées à des banques. Mais elles vont grossir et prendre des licences elles-mêmes. L’Etat voit qu’il existe des freins et va faciliter les autorisations : émettre un paiement, gérer des flux, recevoir les fonds des particuliers », énumère Vincent Marty-Lavauzelle, dont la solution est développée en partenariat avec des acteurs majeurs du paiement en ligne dont le Crédit Multuel Arkea, MangoPay et Payline. La multiplication des acteurs de la FinTech permettra une plus grande efficience dans la fixation des prix, de manière désintermédiée. « Les consommateurs ont tout intérêt à ce que de nouveaux acteurs bousculent les acteurs établis du secteur financier », déclarait à ce sujet Michel Sapin. Les nouveaux consommateurs de la génération Y utilisent des comparateurs, zappent, exigent de la transparence et sont rétifs aux packages et processus de décision à rallonge. Cette nouvelle offre pourrait donc bien révolutionner les acteurs traditionnels, comme les biotechs l’ont fait pour les laboratoires pharmaceutiques. « Les banques devront se recentrer sur les sujets où le monopole bancaire est légitime », prédit Antoine Baschiera, cofondateur d’Early Metrics, agence de notation de sociétés innovantes dans le non-coté. Certaines activités resteront cependant l’apanage des grandes banques d’investissement. Le banquier-conseil lors des opérations de M&A restera toujours un maillon essentiel. Quant au reste…

 

La France en retard mais bien armée

Les FinTech, aux États-Unis et en Grande-Bretagne notamment, ont déjà fédéré leur écosystème afin de lui donner une visibilité mondiale. La France a accumulé du retard, dans l’évolution du cadre règlementaire mais aussi l’adoption par le grand public. « Les Hexagonaux ne sont pas des « early adopters », ils sont même très conservateurs au niveau de leur épargne. Regardez l’inertie dont il est question en matière de dématérialisation de la gestion privée », illustre Antoine Baschiera. Pourtant, même si le pays n’a pas encore son Criteo ou BlaBlaCar de la finance, les acteurs sont de mieux en mieux valorisés – à l’exemple de Prêt d’Union, plateforme de crédit entre particuliers – et se structurent au travers de l’association France FinTech. « Nous devons faire connaître aux clients potentiels, à la presse et aux pouvoirs publics les atouts dont dispose le pays. A Londres, 100000 personnes travaillent dans la FinTech qui n’a que deux-trois ans d’ancienneté ! », martèle Cédric Teissier, l’un des fondateurs du groupement. « Les compétences métiers en termes de finance et de logiciels nous placent en bonne position sur le papier », précise Antoine Baschiera, qui fait chorus avec les propos de la secrétaire d’Etat chargée du numérique, Axelle Lemaire, lors d’une cérémonie de Finance Innovation, le pôle de compétitivité de Paris Europlace : « Le nombre de mathématiciens et de banques puissantes dont nous disposons peut vite changer la donne ».

 

Lame de fond

Il est évident qu’une bulle est en train de se créer dans ce secteur, et que l’ajustement boursier pourrait remettre les pendules à l’heure. Il n’en reste pas moins que les utilisateurs aspirent à d’autres relations avec les acteurs financiers, et que la FinTech sera une lame de fond. Certains acteurs traditionnels cherchent à prendre le train, à l’exemple de Crédit Mutuel Arkéa, d’autres ne semblent toujours pas y croire. Ils ont tort. A force d’être sollicitée, Leetchi a lancé en 2013 son offre MangoPay, nouvelle interface de paiement ouverte aux plateformes de partage et de crowdfunding, ainsi qu’aux places de marché dans toute l’Europe. Autant de flux qui échappent aux banques…

 

Julien Tarby

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