Reconnu et convoité, le savoir-faire français en matière d’animation et d’effets spéciaux est récompensé et apprécié dans le monde entier. Retour sur les raisons du succès.

A la base, ils voulaient juste un menu KFC avant de reprendre leur service. Mais pour ces deux flics à l’allure de Bibendums Michelin, le destin en a voulu autrement. Un appel radio, un coup d’œil dans le rétro et l’évidence : le repas, ce sera pour une autre fois. Car un dangereux psychopathe, sosie de Ronald McDonald, a été repéré dans le coin et fuit à leur approche. Une course-poursuite puis une fusillade s’engagent dans les rues de Los Angeles aux décors recréés à partir de logos publicitaires connus… En 2010, le court-métrage d’animation Logorama(1) jouait ainsi durant 16 insolentes petites minutes avec les codes du thriller et de la pub dans une fiction au rythme endiablé. Né de la collaboration entre le studio H5 et la société spécialisée dans la création d’effets visuels numériques Mikros Image, ce projet franco-français allait alors connaître un parcours pavé d’or : prix Kodak à la Semaine de la Critique du Festival de Cannes 2009, puis Oscar du meilleur court-métrage d’animation en 2010 et enfin César du meilleur court-métrage en 2011. Excusez du peu. Heureux hasard ? Coup de chance isolé ? Pas du tout. L’animation française se porte bien, voire très bien, et se retrouve régulièrement sous le feu des projecteurs. En 2014, quatre ans après Logorama, c’est le projet Mr. Hublot de Laurent Witz et Alexandre Espigares qui remporte à son tour l’Oscar du meilleur court-métrage d’animation. Depuis 2008, toujours dans cette catégorie, Oktapodi, Dimanche ou encore Madagascar, carnet de voyage ont également été nommés, de même que L’Illusionniste, Une Vie de chat ou Ernest et Célestine pour l’Oscar du meilleur film d’animation. Au-delà des Oscars, les sociétés et artistes spécialisés dans les effets visuels sont souvent nominés et récompensés dans diverses compétitions internationales, comme par exemple aux Visual Effects Society Awards. « Secteur d’excellence », « Réussite totale »… Les superlatifs sont de sortie pour qualifier cette situation. « Ce n’est pas du tout à nuancer, confirme sans hésitation Lionel Fages, président de la société de production d’animation 2D et 3D et d’effets spéciaux numériques Cube Creative, à l’origine des séries animées Kaeloo et Piggy Tales. On retrouve cette réussite dans tous les secteurs de notre activité, aussi bien dans la création, la composition, la production que la post-production. »

 

Bonne utilisation de la mondialisation

Une réussite étayée par un système de soutien et d’encadrement efficace (CNC, collectivités territoriales, chaînes de télévision, co-productions…) ayant nourri la mise en place d’un système vertueux permettant à l’animation française de se déployer et d’installer une industrie solide. S’il reste difficile, dans le domaine du cinéma, de faire sa place aux côtés des majors hollywoodiennes disposant de budgets infiniment plus conséquents, l’animation française, petit à petit, fait son nid et prend des parts de marché à l’international – Minuscule et Gus (sur lequel a notamment travaillé le studio TeamTo) en sont des exemples récents. Le box-office et la façon dont les œuvres d’animation créées et produites en France parviennent à circuler dans le monde témoignent de ce succès. « Bien que nous disposions de peu de chiffres, nous savons instinctivement que l’animation française s’exporte bien, indique Patrick Eveno, directeur du Festival international d’animation d’Annecy. Encore plus que les récompenses, c’est un signal fort de l’excellence hexagonale dans ce domaine. » Et ce malgré l’aspect limité et aléatoire du marché national et européen : « Il n’y a pas véritablement de marché européen, regrette Patrick Eveno. Un film qui fonctionne bien en France ne marchera pas forcément en Allemagne, en Grande-Bretagne ou en Italie. Et réciproquement. » Mais si la France parvient à faire circuler ses œuvres, c’est avant tout son savoir-faire qui est recherché et s’exporte facilement. « A tel point que nous aimerions parfois bien que ce savoir-faire brille moins aisément à l’étranger, et que nous puissions importer davantage de projets », sourit Julien Meesters, directeur général adjoint de la société Mikros Image ayant œuvré aussi bien sur des publicités (Canal +…), des films d’animation (Astérix et le domaine des dieux…) que sur les effets visuels de longs-métrages (De rouille et d’os…). Un œil attentif et avisé repérera ainsi souvent des noms français aux génériques des films à effets internationaux.

 

Pas seulement une qualité technique

Certaines sociétés constituent à ce sujet des réussites remarquables. « Les producteurs les plus importants, à Hollywood, n’hésitent pas à confier aux meilleurs studios français la création de leurs images, se réjouit Lionel Fages. On peut citer par exemple le succès du studio Illumination Mac Guff, basé à Paris, qui en tant que filiale du groupe Universal a fabriqué 97% du long-métrage d’animation 3D Moi, moche et méchant 2. » Avec, outre la réussite visuelle que l’on sait, un box-office international d’un milliard de dollars. La preuve que le pays possède les graphistes, les infrastructures et l’expérience pour faire non seulement de beaux films d’animation… mais également des films qui marchent ! Mais comment définir ce savoir-faire français si convoité ? Celui qui pousse par exemple les Finlandais de Rovio Entertainment à faire appel à Cube Creative lorsqu’ils veulent décliner leur jeu vidéo Angry Birds en série animée ? Ou qui explique la réputation du cinéma d’animation hexagonal ? Il ne trouve pas sa source dans des capacités d’innovation supérieures, mais plutôt dans une « french touch » de l’animation, presque un état d’esprit à la fois d’auteurs et de techniciens. « Cette singularité est complexe, observe Patrick Eveno. Elle est le fruit d’un héritage culturel et graphique propre à notre pays, et d’une approche très littéraire du cinéma. » De là à parler d’un cinéma d’animation d’auteur, il n’y a qu’un pas que les professionnels interrogés n’hésitent pas à franchir, tout en insistant sur le fait que celui-ci n’est pas pour autant déconnecté des réalités économiques et du marché. Un dosage assez subtil, en somme, entre une approche esthétique et « industrielle ». « Nous sommes moins normés que les Américains, avec davantage de diversité et d’inventivité dans l’esthétique, les sujets et les approches, poursuit le directeur du Festival d’Annecy. Et en même temps, nous avons su industrialiser, professionnaliser ce secteur, avec de la méthodologie, de la R&D et ce qu’il faut pour que les œuvres puissent voyager dans le monde. » Pour Patrick Eveno, le grand changement a eu lieu suite au succès commercial de Kirikou et la sorcière, de Michel Ocelot, en 1998. Et d’ajouter que le nombre de projets ne cesse d’augmenter : en 2013, huit ou neuf films entraient en production en France, soit deux fois plus que quelques années plus tôt – ce qui laisse craindre une potentielle saturation du marché dans les années à venir, ces œuvres sortant souvent aux mêmes périodes (vacances scolaires) et le public n’étant pas extensible à l’infini.

 

Formation connectée au marché

Le savoir-faire n’étant pas inné, la formation reste un moment essentiel. Or, en France, celle-ci est, d’un avis unanime, d’une qualité exceptionnelle. C’est même la raison majeure expliquant le rayonnement et la réputation à un niveau mondial de l’animation française. « Historiquement, deux des meilleures écoles, les Gobelins et Supinfocom, se situent en France, et elles ont ouvert la voie à beaucoup d’autres au cours de ces 10 dernières années, précise Guillaume Cassuto, auteur et designer graphique travaillant depuis plusieurs années à Londres. Partout dans le monde, il existe bien sûr d’autres excellentes écoles, mais le nombre et la diversité des formations disponibles sur notre territoire sont à relever. » Un enseignement dans lequel sont très impliqués les professionnels, permettant à cet apprentissage de ne pas être seulement théorique ou technique mais bien connecté aux besoins du marché et des entreprises. « L’offre de formation à l’animation en France est extrêmement riche et diversifiée (animation 2D et 3D, conception, effets spéciaux, réalisation, écriture…), détaille Annick Teninge, directrice de l’école du film d’animation La Poudrière.

Elle attire d’ailleurs de nombreux étudiants étrangers, qui apprennent le français pour venir y étudier ! » Forte d’un attachement artistique et d’une riche histoire cinématographique, la France a ainsi su transmettre ce savoir, former à de nouveaux métiers et ainsi ne pas dilapider l’héritage. A tel point que les studios anglais et américains n’hésitent pas à piocher allègrement dans ce foisonnant vivier de jeunes talents (cf. encadré). Une situation qui chagrine certains, mais réjouit les autres. Car environ 500 jeunes diplômés sortent chaque année des écoles françaises ; or le marché national n’est pas en mesure d’absorber un tel nombre de nouveaux professionnels.

 

Julien Fournier

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