Interview d’Eric Antoine : Je serais jugé trop gentil dans dix ans

Eric Antoine n’a pas la langue dans sa poche, mais plutôt des cartes. Et plein d’autres objets bizarres de magicien. Ce géant des écrans et de la scène n’en conserve pas moins une lucidité sur l’humour dans notre société actuelle et ses mystères, alors qu’il prépare son quatrième spectacle…

Les « on dit » parlent d’un quatrième spectacle ?

Je vais présenter à partir du 4 décembre à l’Olympia pour 20 représentations minimum, « Magic Délirium », un nouveau show magicomique conçu avec Calista Sinclair – ma femme et partenaire – et Sébastien Clergue, un « illusion designer » français, collaborateur des plus grands illusionnistes américains. Le contenu ? Un grand spectacle de music-hall inédit, avec une bonne dose de « grande illusion » et de technologie ajoutées à l’humour-magie-philosophie-musique-danse. Le thème ? La croyance : à quoi ou qui croire ? La télévision, les contes de fée, les religions, les parents ? Wikipédia ? Les univers parallèles ? Les extraterrestres ? Mystère… Beaucoup de sujets seront abordés, comme les créationnistes qui pensent que le monde est né il y a 6000 ans et que la Genèse est une vérité scientifique. D’après eux il y aurait Adam, Eve, le serpent et non loin derrière le Tyrannosaure-Rex. Bref une ambiance de folie, qui mérite d’être décrite…

Existe t-il une méthode d’écriture de spectacle humoristique ?

A chaque fois je repars de zéro et les manières d’écrire sont multiples. Tout peut partir d’une idée visuelle, qui me fait rédiger par la suite. Ou alors un gag me plaît, et je trouve le moyen de le glisser dans le spectacle. Enfin parfois tout est construit dans le but d’obtenir un effet magique que je veux placer.

Pensez-vous que l’humour soit inné ?

J’ai eu la chance d’avoir une mère psy, férue de jeux de mots. Le goût du second degré m’a été légué, même si, attiré par cet univers, j’en ai fait mon métier malgré moi. A 13 ans j’ai commencé à pratiquer la magie et à 17 ans j’ai fait du théâtre sérieusement, et c’est sur scène qu’il s’est passé quelque chose. Je ne savais rien faire d’autre, et j’ai eu tôt fait d’arrêter la fac de psychologie. L’environnement à la maison m’a permis d’aiguiser un certain regard sur les choses : mieux vaut rire de tout que de pleurer de rien pourrait être ma devise. Mais j’ai deux enfants, et en observant celui de quatre ans je trouve des similarités avec moi : il est très doué en langues, ayant le niveau d’un enfant de sept ou huit ans. Mais il a aussi des difficultés émotionnelles. Petit je me suis ennuyé, et je reconnais en lui certaines de mes « bizarreries ». Mais je découvre aussi des traits propres. Alors que le milieu des comédiens regorge de « filles et fils de », celui des humoristes en est dépourvu. Je ne vois que le fils Bedos. Je pense que l’humour est avant tout une tournure d’esprit individuelle et spécifique. Il n’y a pas un code de pensée qui se transmet, et qu’il suffit de remettre à jour. L’inné et l’acquis sont selon moi deux réalités en matière d’humour, mais j’ai une préférence pour l’acquis.

L’humour est-il bel et bien universel ?

Pas celui qui est lié aux langues. Mais il y a un trait commun. Chaque semaine à l’Ecole internationale de théâtre Jacques Lecoq, il fallait préparer des séquences humoristiques de six minutes pour faire rire des gens de langues différentes. Très particulier, mais aussi très formateur. Mes deux prochains projets sont un cabaret visuel, destiné à être exporté, et un spectacle en anglais qui est une sorte de best-of de mes différents spectacles.

Quelle est la définition de l’humour ?

La définition première est de regarder les choses différemment. Les humoristes ne travaillent d’ailleurs jamais seuls, afin de prendre toujours plus de recul. Mais il peut aussi être utilisé comme une arme dévastatrice. Il suffit de regarder le film « Ridicule » de Patrice Leconte, où les traits d’esprit à la cour du Roi sont autant de doses de venin lancées à l’adversaire. J’irais même plus loin, je pense qu’il s’agit d’une forme de pensée. « L’humour est le propre de l’homme », disait Bergson. Cette affirmation a beaucoup été commentée et débattue par la suite, mais elle souligne à quel point celui qui le manie quotidiennement adopte une philosophie de vie.

L’humour évolue t-il ?

Il est en constante évolution. Les innovations foisonnent. Il n’y a qu’à constater la présence croissante des « stand-uppers » en France depuis cinq ans, alors qu’ils ont émergé aux Etats-Unis il y a plus de 30 ans. Je reste assez esseulé dans le paysage humoristique à cause de ma pratique du mélange des genres – humour, music hall, magie, cabaret… Et peu de magiciens affirment qu’ils n’aiment pas les enfants (rires). Mais je suis persuadé que je serai jugé trop gentil dans dix ans. Chaque humoriste a son univers et le fait évoluer à sa guise selon le public. Celui-ci doit même changer sa perception durant le spectacle. Car c’est le rôle, et même le propre du l’humoriste de produire cette rupture. Les gens doivent ressortir plus légers, les sinus et les neurones doivent avoir « bougé ».

La place de l’humour a-t-elle augmenté dans notre société ?

Chaque émission télévisée cherche désormais à avoir son humoriste chroniqueur ; même les plus sérieuses recherchent leur « sniper » afin de donner du rythme. Il en va de même en radio, et même en presse écrite comme dans le JDD. Les humoristes sont de plus en plus reconnus par les medias, mais pas par leurs pairs. Il n’existe pas de « Molières des humoristes ». De même les théâtres de 50-100 places sont toujours aussi nombreux à Paris, malgré la fragilité de cette économie. L’humour est donc monté en puissance dans notre société. Quant à dire que c’est un signe positif, ce n’est pas si évident.

Qu’est-ce qui ne paraît pas drôle au premier abord, mais pourrait être une belle source d’inspiration ?

L’argent, l’amour et la sexualité constituent toujours le triptyque parfait pour les humoristes. Prenez en main le billet d’un spectateur afin de le manipuler, et tout le monde sera immédiatement attentif. Mais certains domaines sont encore inexplorés et recèlent un beau potentiel. Le métier d’économiste qui compare et prévoit la conjoncture mondiale n’est par exemple pas assez connu. Il pourrait constituer un bon « terrain de travail » ! (rires).

Propos recueillis par Julien Tarby

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