Source d’argent de poche pour une majorité d’utilisateurs, d’activité professionnelle à part entière pour quelques chanceux, les plateformes de « jobbing » cherchent leur place dans la jungle numérique. Le modèle fait débat, mais connaît un véritable essor outre-Atlantique, et maintenant en France…

Mieux vaut se renseigner sur le jobber avant de confier des travaux à haute valeur ajoutée...
Mieux vaut se renseigner sur le jobber avant de confier des travaux à haute valeur ajoutée…

Samedi après-midi. Retour des courses avec, sous les bras, du mobilier au nom imprononçable acheté chez votre distributeur suédois préféré. De quoi équiper l’appartement. Mais voilà, il y a plusieurs meubles à monter, le retard pris par ailleurs au bureau ne peut plus attendre, et vous êtes du genre à visser les étagères à l’envers. La solution ? Un assembleur de meubles Ikea, spécialiste des rouages de l’exercice, disponible en quelques clics sur des plateformes d’un nouveau genre. Jemepropose.com, Youpijob.fr, ou encore Frizbiz.com, ont cette particularité de mettre à disposition un panel de services si vaste qu’elles en viennent à inventer des métiers pour le moins singuliers.

 

Plus qu’une simple mode

La tendance a vraiment pris corps il y a deux ans. Elle est montée en puissance en quelques mois à peine. L’idée repose sur un principe simple : un internaute propose un service et le montant qu’il demande pour l’offrir. De l’autre côté de l’écran, les intéressés se manifestent. Des milliers d’annonces inondent actuellement les plateformes comme Frizbiz, Jemepropose, YoupiJob, MonAbeille, positionnés sur ce créneau porteur. Elles concernent le dépannage informatique, l’aide aux devoirs des enfants, le jardinage, le repassage des chemises… Flexibilité oblige : la solution fait office de bons plans pour étudiants, ces derniers profitant de la souplesse horaire pour engranger quelques centaines d’euros par mois en exerçant du babysitting, des traductions, des activités ménagères, et toutes sortes de tâches souvent faiblement exigeantes en terme de qualification.

Mais le « jobbing » est également l’occasion pour des spécialistes de vendre leurs services, à l’image de Pascal Dupuis, menuisier de profession, qui augmente ses revenus de presque 500 euros chaque mois en intervenant à domicile dans le cadre de travaux d’intérieur d’envergure. Même chose pour François Gaillet, inscrit sur Frizbiz : « Je suis salarié dans le bâtiment et j’ai proposé mes services à un particulier à la recherche d’un spécialiste pour la pose d’un parquet. La mission s’est très bien passée, et l’aventure s’est poursuivie. Je réalise aujourd’hui deux à trois jobs par semaine. » Le site YoupiJob rassemble désormais 150000 membres, dont 60000 demandeurs de services. Il recense 15000 nouveaux jobbers (personnes proposant un service) chaque mois.

« Les services à la personne connaissent bien sûr un gros succès. De manière occasionnelle ou saisonnière, certaines activités sont dopées par des pics de demande, comme la garde d’animaux juste avant et pendant l’été, ou encore les cours à domicile pour les enfants à partir de la rentrée scolaire. Le bricolage et tous les travaux relatifs à la maison ont également le vent en poupe », constate Fabrice Robert, cofondateur de Jemepropose.com. Du côté des rémunérations, c’est le grand écart. Chez YoupiJob, la moyenne des revenus se situe autour de 280 euros par jobber par mois, mais un tel chiffre s’avère peu parlant. « Certaines missions sont réalisées pour une trentaine d’euros. D’autres chantiers d’aménagement avoisinent les 20000 euros », indique Fabrice Robert. Jemepropose regroupe lui aussi quelque 150000 membres, mais le cofondateur précise qu’il faut ajouter à ce chiffre les échanges qui ont uniquement lieu par téléphone et que le site ne comptabilise pas. Pour Bertrand Tournier, cofondateur de YoupiJob, « il s’agit de laisser parler le marché. Si le bricolage se développe beaucoup comme c’est le cas sur notre plateforme, c’est qu’il répond à une tendance réelle, une demande forte dans ce domaine. On assiste à des besoins atypiques mais compréhensibles, en raison du vieillissement de la population par exemple. Des internautes recherchent parfois de l’aide pour le simple déménagement d’un lave-linge dans leur cave ».

 

Conditions propices

L’histoire du jobbing commence en 2008, avec une simple affaire de croquettes pour chien. A la recherche d’une personne pour nourrir son animal, l’Américaine Leah Busque est saisie d’une idée avant-gardiste. Elle décide de se lancer sur la Toile avec le site RunMyErrand, qui est par la suite devenu TaskRabbit. L’aventure se résume aujourd’hui en une liste de chiffres plus impressionnants les uns que les autres : 1,25 million de membres, 25000 prestataires, 10% d’entre eux qui exercent leur activité à plein temps… En France, l’activité émerge véritablement début 2013. Jemepropose a été l’un des premiers à exploiter le filon avec une première version lancée en avril 2012, puis la version actuelle du site, mise en ligne fin 2012. « Le but de ces développements est la création d’une nouvelle offre à mi-chemin entre les petites annonces, comme celles proposées par Leboncoin, et des plateformes de recrutements professionnelles. Il n’y avait jusque là aucune plateforme pour les emplois dits non structurés. L’objectif est de faire sauter les frontières entre services rendus et emplois », décrypte Fabrice Robert. « Assembleur de meubles Ikea ou Conforma est un exemple de nouveau métier que nous créons », souligne Bertrand Tournier, illustrant cette entrée dans une nouvelle ère. Les modèles déployés ne sont pas nécessairement identiques entre les plateformes. YoupiJob joue le rôle d’agence en ligne qui met en relation les intéressés. Le site se rémunère à l’échange de services réalisé, c’est-à-dire lorsque le travail proposé par le jobber est terminé. A l’inverse, Jemepropose propose des annonces gratuitement en vivant grâce à la publicité en ligne générée par le trafic.

L’émergence de ces nouveaux modes de consommation s’explique bien sûr par l’avantage économique qu’ils représentent. « Dans chaque maison se cachent des petits travaux de manutention et d’entretien à effectuer. Prises de courant à changer, nouvelles tringles à rideaux à poser, robinets d’arrêt des WC à réparer, murs à peindre, et bien d’autres petits tracas du quotidien. Besoin d’un coup de main ? Encore faut-il pouvoir le financer ! », scande YoupiJob. Le site assure que toutes les petites tâches peuvent être réalisées par le biais de la plateforme pour un coût jusqu’à deux à trois fois moins élevé que ceux pratiqués par les professionnels concernés. Entre le déplacement, la réalisation des travaux, et la main d’œuvre, les taux horaires se situent rapidement dans une fourchette allant de 30 à 60 euros, contre 10 à 25 euros sur ces plateformes collaboratives. Les professionnels prennent par ailleurs très peu en charge les petites interventions de manutention, de bricolage, ou de décoration, ouvrant ainsi une fenêtre sur un créneau jusque là peu pourvu, si ce n’est par les particuliers eux-mêmes.

 

Activité d’appoint vs flexibilisation à outrance

Une énième solution anti-crise ? C’est en tout cas sous cette étiquette que se présente l’ensemble des acteurs du domaine. Une cartographie des membres réalisée par YoupiJob révèle que 59% des personnes inscrites sont des actifs, et 26% des étudiants. Parmi ces actifs, on compte de nombreuses situations professionnelles à temps partiel subi. Le loyer élevé, les enfants à charge, et la faiblesse des revenus les précipitent vers l’inscription sur ces nouveaux sites. Pour Patrick Cingolani, sociologue et auteur d’un « Que sais-je » intitulé La précarité, « il y a là un danger économique et social. Ces plateformes contribuent à installer durablement ces actifs dans la précarité, leur faisant courir le risque d’un éloignement encore plus important d’un emploi pérenne à plein temps. Avec ce type de formule, on travaille quand l’autre le veut bien. Il s’agit d’une flexibilisation à outrance, synonyme d’appauvrissement des populations concernées ». Se lancer dans une telle activité peut donc au moins autant être source d’enfermement que de nouvelle aventure professionnelle prometteuse. Avec 1,6 million de personnes employées à temps partiel en France métropolitaine, c’est-à-dire 6,1% de la population active, nul doute que ces sites continueront à faire rêver la foule d’individus qui ont besoin d’arrondir leurs fins de mois. « Le climat de crise économique explique la forte croissance de cette nouvelle activité. Les petits jobs ont vocation à se propager. Le vieillissement de la population et tous les types d’emplois qui y sont associés en matière de services à la personne forment un autre élément essentiel qui fait croître les missions ponctuelles », analyse Fabrice Robert.

Jusqu’ici, pour faire connaître une offre, on trouvait déjà les « jobboards » comme plateformes disponibles. Mais ceux-ci impliquent des prix bien trop élevés pour tous les petits commerces qui, désormais, se tournent eux aussi vers cette nouvelle offre en ligne, venant grossir les rangs des jobbers. Pour certains profils professionnels, il s’agit d’ailleurs d’un véritable tremplin pour stimuler l’activité, la faire connaître localement. « La notion de proximité géographique est très importante dans la plupart de ces offres », souligne Fabrice Robert. Il cite l’exemple d’un photographe dont l’activité s’est envolée dès lors qu’il s’est inscrit sur Jemepropose : « très rapidement, 90% de ses clients provenaient de notre plateforme. » Les sites qui existaient déjà il y a quelques années comme Leboncoin se révélaient peu adaptés aux échanges de services professionnels. « Il y avait un vrai manque que nous comblons désormais », se félicite Bertrand Tournier.

 

Des modèles conçus pour durer ?

A peine mises en ligne, les plateformes étaient déjà pointées du doigt comme un boulevard inespéré pour le marché noir. Sur ce point, leurs fondateurs semblent réagir d’une seule voix. « Nous rappelons en ligne toutes les obligations essentielles pour les parties prenantes. Libre à chacun de savoir s’il veut être dans la légalité ou l’illégalité », estime Bertrand Tournier. Même son de cloche chez Jemepropose : « Tous les aspects de la loi sont clairement explicités sur le site. Nous remplissons notre devoir d’information. Mais nous ne sommes pas derrière chaque internaute pour savoir ce qu’il fait. C’est le civisme des personnes qui fait la différence. Avec ou sans ces nouvelles plateformes, le travail au noir existe. Nous ne sommes que le reflet de problèmes ancrés dans la société ».

En tant que particulier, un jobber a parfaitement le droit de fournir un service à autrui contre rémunération. Mais la déclaration des revenus auprès de l’administration fiscale est obligatoire. Ceux-ci doivent être mentionnés comme « revenus complémentaires » sur la feuille d’impôts. La ligne « Prestations de services et locations meublées » est prévue à cet effet. Un point précieux joue en faveur de l’ensemble de ces plateformes d’un nouveau genre et de leur développement à long terme. Leurs activités sont éligibles au Chèque emploi service universel (CESU), le dispositif qui encadre les services à la personne. Concrètement, pour le client, 50% des sommes dépensées peuvent être déduites des impôts ou récupérées en crédit d’impôts. L’avantage fiscal est accessible à tous dans la limite d’un plafond annuel variant de 12000 à 20000 euros selon les cas. Les activités éligibles au dispositif sont la garde d’enfants, le soutien scolaire, l’assistance aux personnes âgées ou handicapées, les petits travaux de jardinage, les travaux ménagers et l’entretien du logement, les prestations de petit bricolage, ainsi que les prestations d’assistance informatique et Internet. Autant dire que toutes les catégories de coups de main entrent dans la catégorie. Attention, pour rester dans un cadre légal, le service conclu entre les différentes parties doit impérativement se dérouler en France, dans la résidence du client ou de celle d’un ascendant familial.

Si l’annonce est diffusée au nom d’un professionnel, qu’il s’agisse d’une société, d’un autoentrepreneur, d’un artisan, ou encore d’une association, il ne faut pas omettre de mentionner dans celle-ci le nom et la raison sociale de la personne morale concernée, le numéro SIREN, ainsi que la zone géographique dans laquelle la prestation est proposée.

Au-delà des aspects légaux, c’est aussi la question de la qualité et la relation au travail qui interroge les experts. « L’horizon de ces supports en ligne est de mettre en concurrence les travailleurs de manière beaucoup plus violente que ce que la société fait déjà dans un cadre de recherche d’emploi classique, s’inquiète Patrick Cingolani. Aux Etats-Unis, où le phénomène a un temps d’avance, de nombreuses plateformes ont émergé, proposant des services de rédaction de contenus, de traduction, ou de remplissage de bases de données. Ces emplois, pour lesquels une faible qualification est parfois suffisante, sont souvent remportés par ceux qui acceptent de baisser au maximum les prix. » Là où les auteurs de ces sites voient une sorte de nouvelle voie, d’alternative au salariat et au contrat de travail classique, le sociologue craint « un danger lié à un modèle trop flexible. Par le passé, l’embauche était considérée comme un fait ordinaire. Aujourd’hui, l’employeur est presque vu comme un philanthrope lorsqu’il donne du travail. La quête d’emploi ne doit pas se faire à n’importe quel prix, et certainement pas au risque d’une mise en concurrence extrême de travailleurs ultra-flexibles condamnés à être le moins offrant pour pouvoir fournir leurs services. » Pour l’heure, du côté des pouvoirs publics, on ne s’immisce pas dans le succès de cette professionnalisation du système D. Mais à long terme, « il serait malheureux que le gouvernement encourage le précariat comme nouveau mode de travail risquant de supplanter le salariat. Fermer les yeux sur ces dangers seraient une grave erreur », prévient Patrick Cingolani.

Même si les développements sont rapides, la généralisation des heures de travail par ce biais est loin d’être à l’ordre du jour. Sur son site Internet, YoupiJob annonce qu’une année de jobs postés équivaut à 600000 euros, c’est-à-dire un revenu pour une quarantaine de personnes occupées à temps plein, payées au Smic. Autant dire qu’on est bien plus proche de l’argent de poche que de la rémunération permettant de payer son loyer. Pour gagner en importance, Jemepropose espère notamment attirer l’attention de nombreux artisans spécialisés qui ne disposent d’aucune vitrine actuellement sur le Web, comme les ferronniers ou les ébénistes. « A court terme, nous prévoyons de lancer des offres SMS alertant les jobbers lorsqu’une personne est intéressée par leurs services. Il s’agit d’un développement pertinent, car les artisans sont souvent sur la route et n’ont pas forcément le réflexe de télécharger une application smartphone pour ces usages », confie Fabrice Robert.

 

Article réalisé par Mathieu Neu

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