Outre leurs exploits sportifs, les navigatrices Maud Fontenoy et Alexia Barrier partagent leur passion de la mer et un combat sans limite pour la préservation des océans.

A quel moment êtes-vous devenue navigatrice engagée ?

Maud Fontenoy : J’ai passé les 15 premières années de ma vie sur un voilier. Après mes études, j’ai fait le choix de repartir dans des aventures maritimes pour montrer qu’avec de la volonté et du courage, les Hommes pouvaient se dépasser et réaliser des choses plus grandes qu’eux. En traversant l’océan à la rame, en simplifiant l’aventure à l’extrême, je voulais montrer qu’il était possible de se déposséder de tout pour réaliser quelque chose de grand, et que sur ce plan là, nous étions tous égaux. J’ai créé ma première association à l’âge de 18 ans « Les petits aventuriers », puis l’association « Jeunes marins briards », qui faisait naviguer des jeunes des quartiers sur une yole de Bantry. Au fond, mes aventures sportives ont mis un peu de lumière sur ce que je réalisais depuis longtemps dans l’ombre.

Alexia Barrier : Je passe environ 200 jours par an en mer. Si je suis engagée, c’est en quelque sorte par obligation, car il m’est impossible de ne pas témoigner de ce que je vois. Il y a dix ans, quand nous approchions des côtes, nous sentions l’odeur de la terre. Aujourd’hui, ce sont les déchets qui flottent à la surface de l’eau qui nous indiquent que la terre n’est pas loin. C’est terrifiant. Mais plutôt qu’un discours moraliste, je préfère rester optimiste en travaillant sur des choses simples au quotidien car je suis persuadée que c’est ainsi que l’on pourra changer les choses.

 

Il y a aujourd’hui une urgence écologique planétaire. Quel est le sens de votre combat ?

MF : Mon combat a débuté par la préservation des océans. N’oublions pas que la vie est née il y a quatre milliards d’années dans les océans. Aujourd’hui, nous y revenons pour des problématiques liées à l’énergie. Quand on sait que la densité de l’air est mille fois inférieure à la densité de l’eau, on imagine le potentiel énergétique. Mais ce n’est pas tout. Prenez la médecine : 22000 médicaments viennent des océans, 13 prix Nobel ont été remis à des chercheurs pour leurs travaux sur les océans. Ceux-ci recèlent une multitude d’organismes plus étonnants les uns que les autres et dont on sait qu’ils sont utiles pour la recherche médicale et pharmaceutique.

N’oublions pas non plus que l’océan est notre garde-manger. Je ne suis pas pour mettre sous cloche la nature. Je pense aux générations futures qui sont de plus en plus nombreuses. Les océans sont le poumon de l’humanité : plus de la moitié de l’oxygène que l’on respire vient des océans. Nous avons longtemps cru qu’ils étaient un puits sans fond or c’est faux. Ils couvrent 70% de la surface de la planète et sont un immense dépotoir à ciel ouvert, où s’accumulent les déchets de l’humanité : 7 millions de tonnes de déchets y sont déversées chaque année, dont environ 269000 tonnes de déchets plastiques flottants.

Aujourd’hui, on parle d’écologie et d’économie bleue. Les hommes retournent vers ce grand bleu immense afin d’y trouver des solutions pour leur survie. On ne connaît que 1% de ce que nous réservent les océans, ce qui est infime. Les potentiels sont incroyables, nous avons aujourd’hui les moyens de pouvoir comprendre les écosystèmes, tout cela est fascinant.

AB : J’ai créé l’association 4myplanet qui est un projet complet au service de la planète, un défi au service de l’environnement. 4myplanet est aussi le nom du voilier expérimental avec lequel j’ai réalisé le tour du monde en solitaire en 2010. A travers ce concept, je souhaite promouvoir et défendre des valeurs intimement liées, qui sont celles du sport, de l’éducation, et de l’environnement. Il s’agit d’un véritable challenge pour moi. Ce projet a pour objectif de contribuer concrètement aux avancées scientifiques et technologiques portant les enjeux climatiques de la planète. J’interviens également auprès des enfants dans les écoles. Chaque année, le 8 juin, à l’occasion de la Journée mondiale de l’océan, j’organise une journée en mer pour leur faire découvrir ce milieu que j’aime tant. Je ne suis pas une experte mais j’aime l’idée d’être un outil au service des scientifiques pour relayer l’information auprès du grand public.

 

Dans quel état se trouvent nos mers et océans ?

MF : J’ai la chance de pouvoir traverser l’Atlantique chaque année. Voir des nappes d’hydrocarbures en plein océan, c’est bouleversant. Mais dans les années 70, il se produisait dix accidents chaque mois. Aujourd’hui, on en compte dix par an et encore. Les armateurs ont fait évoluer leur profession dans le bon sens et il faut le souligner. Reste qu’il y a un besoin urgent de traiter nos déchets, ce que nous faisons très bien en France. Hélas, ce n’est pas le cas de l’autre côté de la Méditerranée. En mer, le stock de poissons revient, des espèces protégées réapparaissent, des cétacés et des baleines prolifèrent, tout ne va pas mal. Il y a une vraie amélioration des eaux parce qu’on est vigilant, les pavillons bleus sur la qualité des eaux de baignade sont un bon baromètre. L’amélioration est visible et il faut le dire !

AB : Ils sont pollués, c’est évident ! Pour les déchets terrestres rejetés en mer, nous en sommes responsables, nous les consommateurs. Quant à la pollution industrielle, je suis passée il y a cinq ans au large d’une plateforme pétrolière au Mexique, la mer était recouverte d’une pellicule d’huile, c’était affreux de voir nager tous ces dauphins recouverts de gras. Au quotidien, je côtoie des personnes de tous pays, des Chinois par exemple qui me racontent qu’ils ne voient jamais le soleil dans leur ville. Ce sont des conditions de vie abominables. Dans quel milieu avons-nous envie de vivre ? De faire grandir nos enfants ? Et comment agir dès à présent pour une planète plus propre et plus saine ?

 

La France en fait-elle suffisamment pour préserver les océans ?

MF : Quand on écoute les scientifiques, on a l’impression qu’on n’en fait jamais assez. Il y a le choix de l’Homme et le choix de la nature. Je pense que nous pouvons concilier les deux. Il faut punir les incidents, les traiter, s’armer de moyens de contrôle, c’est certain. La fonte des glaces s’accentue, et pourtant demain, on n’empêchera pas le passage des cargos.

AB : Tous les pays ne sont pas au même niveau de conscience environnementale. La France fait juste ce qu’il faut. D’autres pays sont plus exemplaires, l’Allemagne, les pays scandinaves… Sans doute parce que l’environnement est ancré dans leur culture.

 

Justement, comment concilier protection de l’environnement et développement économique ? 

MF : Je reste convaincue qu’écologie peut rimer avec économie. Il faut penser l’écologie non plus comme une contrainte, mais également comme une solution, une façon de produire mieux et plus efficacement. Arrêtons d’opposer sans arrêt les industriels à l’écologie, les agriculteurs à l’environnement ! Trouvons des techniques alternatives pour réduire notre impact environnemental. Poursuivons ce combat qui n’est jamais acquis et qui n’avance jamais assez vite. Pour cela, il faut comprendre dans quel monde nous vivons. Quand on pointe du doigt la Chine et l’Inde comme les plus gros pollueurs de la planète, n’oublions pas que tout ce que nous consommons en Europe est fabriqué chez eux. Nous pouvons les aider à moins polluer en consommant autrement, plus près de chez nous. Notre devoir de citoyen, c’est aussi de nous poser les bonnes questions.

AB : Evidemment, on peut (on doit) concilier les deux car cela nous permettra de mieux vivre et d’être en meilleure santé. La valorisation et le recyclage des déchets vont dans ce sens.

 

Comment sensibiliser les nouvelles générations à l’environnement ?

MF : Depuis 2008, la Fondation Maud Fontenoy agit en ce sens. J’ai toujours pensé que le changement viendrait par l’éducation. Je préfère les actes aux professions de foi. Les actes, on pourra les obtenir par la jeunesse. La Fondation Maud Fontenoy conçoit des programmes éducatifs gratuits à destination de toutes les écoles et de tous les publics. Nous essayons d’intéresser les enfants en les faisant réfléchir à des sujets transversaux, qui puissent les faire rêver aussi. Les enfants aiment rêver, ils aiment la nature et ils aiment aussi comprendre. Quand je vais dans les écoles, j’en sors avec une énergie décuplée. Je m’aperçois que les enfants sont plus informés qu’on ne l’imagine, qu’ils ont une vraie appétence pour l’environnement. Je pense que l’humanité a réellement envie de se donner les moyens de mieux vivre. Alors que certains luttent encore pour leur survie, nous avons la chance de pouvoir nous engager, de passer du temps à innover, à réfléchir pour un monde meilleur.

AB : Les enfants sont en général plus réceptifs que les adultes. Ils sont très conscients et sensibles et quand ils rentrent à la maison, ils essayent d’éduquer leurs parents, c’est amusant ! L’éducation est la source de toute richesse et à tous les niveaux. Notre rôle consiste à leur montrer des exemples vertueux, ce qu’il y a de beau sur notre planète pour leur donner envie d’y faire plus attention.

 

Pensez-vous que montrer des initiatives positives et concrètes, raconter des histoires qui font du bien comme le film Demain, soit la meilleure façon de répondre aux problématiques actuelles ? 

MF : Demain, c’est le film dont on avait besoin, celui que je rêve de faire. Nous devons être de plus en plus nombreux à porter ce message. Il y a une partie très noire de l’humanité, mais il y a aussi de belles initiatives, des chercheurs qui trouvent de nouvelles choses, des innovations qui germent de partout dans le monde. Nous parvenons à donner du sens au progrès, il est légitime que tout le monde ait accès au même confort que nous.

AB : Oui, et c’est de cette manière que nous allons y arriver. Faisons rêver les gens plutôt que de leur proposer sans cesse des émissions abrutissantes. Aidons-les à réaliser leurs rêves, montrons-leur que c’est possible !

 

Quelle est votre plus grande fierté ?

MF : Sur un plan personnel, mes enfants sont ma plus grande fierté. Sur un plan professionnel, c’est d’avoir eu le courage de me lancer en politique, d’apporter ma pierre à l’édifice dans ce milieu très difficile, complexe, rude, où l’on est forcément incomprise par ses proches. Je l’ai fait vraiment pour la cause car j’avais tout à y perdre. J’aurais pu rester tranquille dans mon coin. Mais si l’on attend toujours des autres, il ne se passe rien. Engagez-vous, c’est le message que je souhaite transmettre.

AB : Ma plus grande fierté, c’est d’avoir réalisé mes rêves d’enfants. Je suis fière de vivre de ma passion, de réaliser les projets que j’entreprends, d’avoir pu créer mon association 4myplanet et surtout de pouvoir partager ma passion avec le plus grand nombre de personnes.

 

De quoi avez-vous peur ? 

MF : J’ai peur de la mort. On a beau vouloir changer le monde, pouvoir envoyer Curiosity sur Mars, un jour on meurt… J’aime tellement la vie que je suis prête à tout risquer pour elle, pour être digne de la chance qu’on a d’être vivant. C’est un paradoxe de se dire qu’on peut réaliser des exploits incroyables et mourir demain en traversant la route. Ce contraste m’a toujours fascinée. Toute la volonté du monde ne me rendra pas immortelle.

AB : La bêtise humaine m’effraie. En mer, face aux éléments déchainés, bien sûr qu’on a peur mais ce sont des situations que l’on apprend à maitriser et à gérer. Un sentiment de peur peut être handicapant, il ne faut pas se laisser envahir, il faut relever la tête, essayer de passer au travers des obstacles. La mer, comme la montagne, nous l’apprennent si bien.

 

Et si c’était à refaire…

MF : Je ne changerais rien. Je vis sans regrets car je réfléchis toujours avant de faire quelque chose. On a toujours des déceptions dans l’existence, la seule chose qu’il faudrait retirer, ce sont les événements injustes comme la maladie d’un proche, même si cela nous aide à être plus humble. Les difficultés de la vie m’ont rendue meilleure.

AB : Je ferais exactement la même chose. J’essaie de vivre le monde au présent, tous les projets que j’entreprends n’aboutissent pas mais je ressens la satisfaction d’avoir fait le maximum pour les réaliser.

 

Propos recueillis par Anne Diradourian

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