Rarement sous les feux de la rampe, l’artisanat poursuit pourtant son bonhomme de chemin, entre les morsures de la crise et la concurrence des grands groupes. Charmantes anomalies, gages d’une qualité made in France, ou structures de proximité inégalables ? Les trois, mon capitaine.

 

Plus une semaine sans l’annonce de la suppression de milliers d’emplois dans une grande entreprise. Et à chaque fois, la même impression que l’économie française se délite un peu plus de jour en jour. Mais c’est oublier une évidence : ETI et multinationales ne représentent pas la totalité de l’activité du pays. Car comme l’affirme un slogan efficace, c’est bien l’artisanat qui constitue la première entreprise de France. Au premier janvier 2013, les Chambres de métiers et de l’artisanat annonçaient plus d’un million d’entreprises artisanales regroupant 3,1 millions d’actifs – soit un sur dix – pour un chiffre d’affaires de 300 milliards d’euros. Le tout réparti de façon relativement équilibrée entre alimentation (11%), production (17%), bâtiment (40%) et services (32%).

 

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Plus une semaine sans l’annonce de la suppression de milliers d’emplois dans une grande entreprise. Et à chaque fois, la même impression que l’économie française se délite un peu plus de jour en jour. Mais c’est oublier une évidence : ETI et multinationales ne représentent pas la totalité de l’activité du pays. Car comme l’affirme un slogan efficace, c’est bien l’artisanat qui constitue la première entreprise de France. Au premier janvier 2013, les Chambres de métiers et de l’artisanat annonçaient plus d’un million d’entreprises artisanales regroupant 3,1 millions d’actifs – soit un sur dix – pour un chiffre d’affaires de 300 milliards d’euros. Le tout réparti de façon relativement équilibrée entre alimentation (11%), production (17%), bâtiment (40%) et services (32%).

Malgré cette forte implantation en France, l’artisanat demeure pourtant un secteur mal compris, et mal connu. C’est en tout cas l’avis d’Olivier Torrès, professeur d’économie à l’université de Montpellier 1 et à l’EM Lyon, et créateur de l’observatoire Amarok sur la santé des artisans : « Tout l’enseignement du management est pensé et structuré autour de la grande entreprise. D’ailleurs, la plupart des professeurs sont spécialisés en marketing, en finance ou en gestion des ressources humaines. A l’inverse, il y a un impensé majeur, une absence totale de théorisation autour de la PME et de l’artisanat. La preuve : en cinq ans d’études pour décrocher mon agrégation d’économie, je n’ai pas entendu une seule fois prononcé le terme d’artisanat ! Cette méconnaissance explique en grande partie le manque de pertinence des décisions prises par les gouvernants en matière d’artisanat, ainsi que le sentiment partagé par de nombreux artisans d’être incompris. »

Incompris des décideurs, mais appréciés des consommateurs. C’est là l’une des principales forces de l’artisanat : la perception de qualité de leur travail par les consommateurs. Une réputation qui s’explique aisément. « Aujourd’hui, les gens sont en quête d’authenticité, de qualité individuelle, d’unicité et de personnalisation du produit et du service, ce qui a toujours été la spécificité de l’artisanat », affirme Florence Cognie, sociologue, spécialiste de l’artisanat au laboratoire de recherche Dysola de l’université de Rouen. Même son de cloche chez Alain Griset, président des Chambres de métiers et de l’artisanat : « Pour le consommateur, les scandales récents de la filière de l’agroalimentaire industriel expliquent le retour à la qualité et à la traçabilité. Le savoir-faire des artisans répond également à une nouvelle demande des consommateurs, le « sur-mesure », très prisé de nos jours, qui répond au rejet de la standardisation. Les clients font passer la qualité avant le coût. » La qualité, un enjeu d’autant plus important que les petites entreprises et les indépendants fondent avant tout leur communication sur le bouche-à-oreille local.

L’artisan jouit aussi d’autres atouts majeurs dans sa manche. La passion de son travail, et de son travail bien fait, érigée en élément clé de la culture artisanale. « La grande majorité des artisans que j’ai rencontrés, même chez les reconvertis, ont bâti leur parcours sur le modèle de la vocation, selon les termes de Gilles Moreau », juge la sociologue. Mais l’essentiel pourrait bien être ailleurs : dans la notion de proximité, à tous les sens du terme. « L’artisan est proche de son marché, de ses salariés, de ses fournisseurs, des institutions, énumère Florence Cognie. Or cette proximité, qui était jusqu’à il y a peu considérée comme quelque chose de ringard, est devenue un atout majeur. » La preuve, c’est que les grandes entreprises s’essaient aujourd’hui de plus en plus au marketing personnalisé, afin de répondre au plus près aux besoins de leurs clients. A la différence près que malgré tous leurs efforts, les géants n’offrent que des produits ou services « de série », quand l’artisan offre une forme d’unicité. Même constat en ce qui concerne la relation de l’artisan à ses salariés. « Les uns et les autres sont extrêmement proches, note Olivier Torrès. Ils se voient tous les jours, et les artisans sont extrêmement fiers d’annoncer à la fin de leur carrière avoir formé dix ou vingt apprentis. Il existe une grande fierté à transmettre des savoirs et des valeurs. » Proximité aussi en matière de capital. En général, le petit patron est propriétaire de son outil de production, contrairement aux grandes entreprises où l’assise financière est basée sur l’actionnariat. Proximité fonctionnelle enfin, qui se retrouve dans une forme de polyvalence.

Mais chaque médaille a son revers. Et qui dit modèle basé sur la proximité ne dit-il pas nécessairement développement limité ? « Il est exact, et c’est d’ailleurs une de ses particularités, que l’artisan est un entrepreneur non maximisant, c’est-à-dire qu’il ne cherche pas à tout prix à se développer, mais simplement à bien vivre de son métier », explique la sociologue. Pour autant, l’artisan ne demeure pas terré dans son coin comme on pourrait le croire trop souvent. Ainsi, 30% des exportateurs français sont des entreprises artisanales, pour un montant supérieur à 4 milliards d’euros. Mais 77% des artisans n’ont pas d’expérience préalable à l’international, et l’acte d’importation est impulsé dans 73% des cas par le client. Pour faire évoluer la situation, Alain Griset pointe un élément d’importance : « L’oubli des artisans dans les dispositifs d’accompagnement et leur insuffisante insertion dans les dispositifs de guichets uniques à l’export. Quand y aura-t-il une entreprise artisanale ou représentant une filière de l’artisanat faisant partie des invités du président de la République pour un déplacement à l’étranger ? »

Autre contrepoint à la structure même de l’entreprise artisanale : sa faible assise financière. « En période difficile, l’entreprise artisanale peut être très rapidement en difficulté car elle est essentiellement assise sur les capitaux propres du patron, ou sur l’emprunt », regrette Florence Cognie. Difficile, par exemple, de s’offrir un nouveau local en cas de modification géographique de la demande… L’attitude des banques et des clients est aussi mise en cause par le président des Chambres de métiers et de l’artisanat : « Les difficultés pour obtenir des crédits ne datent pas de la crise ! En France, la culture bancaire est très prudentielle. A tort, car ce ne sont pas les entreprises artisanales qui mettent les banques en faillite… Récemment, l’action du médiateur du crédit a fait évoluer le comportement de certaines banques et les Chambres de métiers et de l’artisanat ont résolu bon nombre de difficultés par son intermédiaire. Reste également à régler le problème des délais de paiement. La loi LME de 2009 les a modifiés entre les artisans et leurs fournisseurs, oubliant les particuliers qui ne sont pas concernés. Or beaucoup d’entre eux ne règlent pas leurs factures immédiatement et ce sont les artisans qui assurent la trésorerie. »

Même constat de schizophrénie en ce qui concerne l’innovation. Proche de ses clients, très professionnel en termes métier, et extrêmement flexible, l’artisan est un laboratoire de R&D à lui tout seul. Mais trop souvent « tête dans le guidon » selon leurs propres termes, les artisans n’ont pas toujours le loisir de réfléchir au renouvellement de leur gamme, ou à l’amélioration de leurs produits. Enfin, l’une des préoccupations majeures des petits patrons demeure la difficulté à trouver une main d’œuvre formée et qualifiée. Pourquoi cette pénurie ? « Car l’artisanat, malgré tous ses attraits, attire peu, tente d’expliquer Olivier Torrès. Et en France, on préfère toujours que son fils devienne un petit fonctionnaire que plombier à son compte. »

Autant de difficultés qui ont, avec la crise, fragilisé la filière artisanale en France. « Le métier répondant le plus souvent à un service de proximité ou à un besoin fondamental du consommateur, cela a permis de maintenir le niveau d’activité, juge Alain Griset. Pour autant, et pour la première fois depuis dix ans, le nombre des entreprises diminue et la situation de nombreux artisans est précaire. Entre 2008 et 2010, les artisans avaient plutôt bien géré la crise. Mais depuis le second semestre de 2011, la situation s’est fortement dégradée. Pendant plus de dix ans l’artisanat a créé 50 000 emplois par an ; en 2012, on a tout juste réussi à stabiliser nos effectifs salariés et dans les prochains mois, cela ne risque pas de s’arranger. Le bâtiment est l’activité la plus touchée, mais les autres ne sont pas à l’abri d’un coup de froid. »

Aussi importe-t-il aujourd’hui que la filière réalise les bons choix stratégiques. Au premier rang de ceux-ci, la perpétuation et l’amélioration de la tradition de formation des apprentis. Dans ce sens ont été crées en 2009 les Universités régionales des métiers de l’artisanat (URMA) qui, s’appuyant sur la nécessité de former des managers de l’artisanat, permettent aux décrocheurs de se réinsérer, aux étudiants de rejoindre les métiers de l’artisanat et aux artisans ou à leurs salariés de progresser dans les domaines de la gestion des entreprises ou de la technique des métiers. Concernant la question financière, les Chambres de métiers ont aussi créé un outil censé améliorer l’accès au crédit grâce à un système de cautionnement mutuel porté par la Siagi, une société gérée par les Chambres des métiers et de l’artisanat. Mais aujourd’hui, la vraie porte de sortie par le haut pourrait résider ailleurs : dans la mise en place de coopératives d’artisans. « Elles représentent un nombre incalculable d’atouts pour les artisans, affirme Michel Pernin, président de la Fédération française des coopératives et groupements d’artisans (FFCGA). En mutualisant les ressources et en permettant des commandes de groupes, elles empêchent les fournisseurs d’imposer leurs prix. Et ainsi, elles offrent plus d’autonomie aux artisans. Ensuite, elles leur font gagner en moyenne une demi-journée de gestion administrative par semaine : demandes de devis, études des prix, gestion comptable… Elles leur permettent aussi de réduire les stocks, d’améliorer les conditions de livraison, et offrent un accès sans précédent à l’information et à la formation technique. » Une solution qui attire de plus en plus d’indépendants : aujourd’hui, on compte 425 coopératives en France – soit une hausse de 7% par rapport à 2012 – qui représentent 59 000 entreprises artisanales. Des chiffres qui augmenteront encore davantage le jour où sautera un verrou psychologique majeur : celui du passage de l’indépendance à l’interdépendance.

Article réalisé par Olivier Faure

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