L’école 42… « Second Life »

“ Xavier Niel is watching you !”
“ Xavier Niel is watching you !”

Un OVNI gratuit de l’enseignement supérieur élu meilleure école de code au monde qui forme des développeurs « bankables ». Méthode in situ.

Alors que la petite sœur voit le jour dans la Silicon Valley et révolutionne une éducation supérieure conditionnée par l’endettement des étudiants, la rédaction d’EcoRéseau Business s’est introduit chez son aînée créée en 2013, située au 96 du boulevard Bessières, tout près de la porte de Clichy, au nord de Paris. Jouxtant deux lycées, aussi croulants que leur pédagogie, le nouveau bâtiment dénote par sa structure toute de fer où se superposent plusieurs parallélépipèdes de béton armé. Welcome.

Dans la chambre d’un geek ?

Nous rentrons grâce au concours d’étudiants. Nous motivons une reconversion professionnelle pour montrer patte blanche et laissons notre pièce d’identité au gardien devisant avec une femme du staff, nourrisson dans les bras. Le bâtiment principal est composé de trois étages tous assez criards en raison de la surabondance de graffitis et de sculptures accouchées d’imprimantes 3D. Le street art maquille chaque mur et couloir. Une orgie de trottinettes et de mono-roues jonchent l’accueil. Partout des étudiants en baskets, cheveux hirsutes et « hoodies ». Des filles, il y en a. Même si ce temple du code sent davantage la testostérone. Presque l’impression de rentrer dans le cerveau d’un « geek skater » sous acides.

Au rez-de-chaussée, derrière une cage de verre, les serveurs du bâtiment sont visibles de l’accueil et de la première salle d’ordinateurs composée d’environ 270 Mac de 27 pouces. Deux répliques se situent à chaque autre étage avec peu ou prou le même nombre de postes. Les places ne sont pas nominatives. Premier arrivé, premier servi. Même si la capacité d’accueil est supposée ne mettre personne sur le carreau bien que chaque étudiant de l’école 42 le reste à vie sous certaines conditions.

Rappel que les étudiants vivent et dorment à 42, des serviettes de bain humides habillent la rampe de l’escalier qui nous mène au premier étage. Un coin jeu vidéo accueille les plus courageux sur des consoles de jeu dernier cri. Plus loin, un vaste espace gris, coloré par le mobilier arc-en-ciel, se dédie aux meetup, hackhatons et rencontres en tout genre. Au dernier étage, le bocal. Entendez l’administration, la gestion, les fonctions support.

Mais n’espérez pas croiser un prof. Il n’y en a pas. Parfois, si vous avez de la chance, rencontrerez-vous un membre du staff. Pour la vie étudiante, une « cafet’ » et un food truck attendent les étudiants à l’extérieur et au niveau -1. Le petit plus des lieux ? Prendre un fruit frais sans le payer, acheter une paire de lunettes Sunnar dans la « cafet’ » pour reposer ses yeux, ou pouvoir commander son burger avec horaires précis et le payer en ligne pour le food truck. « Une manière d’optimiser son temps parce qu’on ne peut pas bloquer un PC plus de 42 minutes », explique Joséphine*, étudiante depuis quelques mois ayant survécu aux premières piscines – entendez des séances de travail intensives en mode projet avec paliers à atteindre et classement en temps réel. Une « holotech » pour les makers, des espaces ludiques avec tables de ping-pong et un amphi aux poufs cubiques multicolores rentré dans les annales de l’école pour ses vidéos nocturnes complètent l’édifice.

Pas de pédagogie mais des résultats ?

« L’ambiance est plutôt cool même si c’est un peu parfois pesant de bosser en rang d’oignons à côté de personnes qui ne font pas la même chose que vous. Il n’y a pas d’esprit de promotion. On réalise le niveau de quelqu’un en regardant la nature de ses projets sur l’intra », explique Bruno*, 26 ans étudiant depuis environ 24 mois.

Un cadre où règne donc l’autodiscipline. « Si nous fumons au mauvais endroit ou que nous mangeons devant notre ordinateur, on peut vite se retrouver à faire des tâches ingrates comme lire à haute voix pendant deux heures le message de bienvenue qui s’inscrit lorsque quelqu’un badge à l’entrée ou encore nettoyer les Mac… », illustre Thierry.

La vie d’étudiant se résume classiquement à un BDE pour les « soirées de l’ambassadeur » et quelques mails. Joséphine nous explique qu’ils ont tous reçu un mail pour les vœux de 2017 agrémenté de quelques conseils pour ne pas se démotiver : « Dans les mails, on nous explique qu’il y a une corrélation entre le temps passé à l’école et l’avancement des projets et que janvier reste le mois où le télétravail est le plus tentant. On nous encourage également à ne pas travailler à côté et de recourir à un PTZ possible grâce au partenariat construit avec l’école ». Vous l’aurez compris. Pas de frais de scolarité. Pas de profs. Mais aussi pas d’horaires. Un des étudiants que nous avons rencontrés nous assure que des personnes étaient connectées dans l’école à 00h20 le soir de la Saint-Sylvestre… Côté « pédagogie », les étudiants, une fois atteint le niveau 5 – sur une totalité de 21 – peuvent être force de proposition sur un projet à réaliser ou un examen.

Le parcours d’un étudiant de l’école 42 est composé de très peu de jalons. « On peut se faire virer. On appelle ça des blackholes. Ce sont des périodes butoirs : il faut être au niveau 1 en un mois. Me concernant, cela a pris dix jours sans trop forcer. Puis à un an, il faut avoir impérativement atteint le niveau 5 soit cinq projets validés à 75% et avoir signé une convention de stage. Dans l’esprit, c’est vraiment fait pour écarter les touristes après la piscine », nous précise Joséphine. Passé ce niveau 5, chaque étudiant peut participer à de nouveaux ateliers en tout genre notamment pour apprendre à coder via de nouveaux langages. Car là est le principal débouché professionnel : devenir développeur.

Mairie de Paris, HEC, Sciences Po, Décathlon, venteprivée.com… Les pros et les institutionnels ne s’y trompent pas d’ailleurs et les projets confiés sont nombreux. « Il n’y a pas de statistiques officielles sur le placement mais les conférences et événements sont nombreux pour réseauter. Certains ont trouvé un CDI dès le « level 13 » suite à leur stage. Il n’y a pas vraiment de règle car le besoin en développeurs est très fort. Chaque projet réussi dans l’école permet de nous vendre à une entreprise », complète Gaétane*, quadra en reconversion. Reste que le plus important demeure la pugnacité et l’endurance. Les plus forts finiront en moins de trois ans. Les plus détendus en huit ans, entend-on… On comprend mieux le concept d’étudiant à vie ?

*Les noms ont été changés par la rédaction.

Geoffroy Framery

Répondre

Saisissez votre commentaire
Saisissez votre nom ici