Boisard, l’une des 17 écoles de production française, installée à Vaulx-en-Velin en banlieue lyonnaise, incarne la troisième voie, entre l’apprentissage et le lycée professionnel. Les entreprises apprécient, à tel point que de jeunes diplômés reçoivent jusqu’à trois offres d’emplois. Reportage.

Là-bas l'élève désordonné est vite démasqué...
Là-bas l’élève désordonné est vite démasqué…

 

Vendredi 8 heures. Atelier de menuiserie-ébénisterie.

La concentration règne. Les gestes sont encore hésitants pour les jeunes en première année à Boisard. La scie essaie de couper au plus juste. La mortaise et le tenon ne s’assemblent pas parfaitement. Le prochain exercice sera mieux abordé. Le bruit sourd du maillet s’abat sur une planche. Chacun à son établi, les élèves suivent les conseils de Jean-François Vuaillat, professeur de menuiserie. « Les élèves apprennent d’abord un métier manuel. Ils doivent s’approprier le geste et comprendre pourquoi on le fait de la sorte, avant de passer sur les machines. » L’originalité de la pédagogie de l’école de production Boisard, créée en 1882 par l’abbé Louis Boisard, ingénieur Centrale Lyon, est de former les jeunes aux gestes, dans l’atelier, comme s’ils évoluaient au sein d’une entreprise, puis d’aborder la théorie. Les salles de classe sont en mezzanine sur les ateliers. Ils descendent s’essayer à la pratique à la moindre incompréhension. Deux-tiers de leur temps se joue au pied de l’établi. La pratique est quasiment triplée par rapport à une formation classique. Et le système fonctionne : « Notre taux de réussite aux examens en juin était de 95,77 %, se félicite Sandrine Houx-Plantier, responsable du recrutement. Des élèves sont régulièrement primés au Meilleur apprenti de France et les entreprises s’arrachent nos diplômés. Certains élèves se voient proposer trois postes dès leur sortie de l’école. »

 

9 heures. Atelier de mécanique.

L’ambiance semble plus énergique. Une vingtaine de voitures ont le capot ouvert. Les mains noires de cambouis, une ampoule de phare dans l’une et une lampe torche dans l’autre, les yeux rivés sur le feu avant d’une 205, Neïl parle de son quotidien : « A Boisard, nous apprenons dix fois mieux que dans une autre école, car nous touchons à toutes les marques de voiture, de la 2 CV à la voiture de collection. C’est très varié. » Près de 1500 véhicules de particuliers sont réparés et entretenus ici chaque année, dans « l’école-entreprise » comme la nomme son directeur depuis septembre, Bernard Fayolle. L’atelier de mécanique est organisé comme un garage : une assistante qui répond aux appels des particuliers, un chef d’atelier qui dispense également son enseignement, et une multitude de mains noires qui réparent et apprennent. « Les relations vont au-delà de la mécanique, avance Patrick Quattrone. Les professeurs ont choisi l’enseignement pour la transmission du savoir. » Le savoir-être est une valeur chère à l’école. « Pas de recrutement sur dossier chez Boisard, chaque candidat est reçu en entretien individuel, explique Sandrine Houx-Plantier. Nous creusons sa connaissance du métier choisi. S’il ne me dit pas qu’il bidouille son scooter, fait la vidange de la voiture de sa mère et regarde Automoto, il y a un vrai problème d’orientation. » Un tour dans l’atelier s’impose. « Il passe systématiquement une demi-journée dans la section convoitée. Nous observons son comportement, poursuit la responsable du recrutement des élèves. S’il reste les mains dans les poches et ne pose pas de questions. Ce n’est pas très bon… » L’école accueille 25 élèves en classe de 3e Prépa Pro, 165 élèves dans sept ateliers, 40 apprenants en alternance et 57 stagiaires en formation continue.

 

10 heures. Atelier de mécanique et d’usinage.

Ici, les étudiants sont en mode entreprise. Ils travaillent en binôme sur des machines d’usinage à commandes numériques, des fraiseurs, des tours… L’atelier côtoie une salle informatique équipée de la CAO pour traiter les plans 3D des pièces à usiner, commandées par les industriels locaux. « Les cours théoriques sont adaptés en fonction des commandes clients, explique entre deux devis Philippe Piaton, professeur d’usinage mais aussi gestionnaire de l’atelier. Les élèves fabriquent des pièces unitaires très techniques. Ils sont en contact avec le client et sont soumis aux délais. » L’apprentissage est poussé à son maximum. « J’ai choisi le métier de technicienne d’usinage car les débouchés sont nombreux », témoigne Emeline, les yeux bleu acier comme les pièces qu’elle façonne. Seule jeune fille de sa section Bac Pro, elle trouve des avantages à son statut : « Une fille sort forcément du lot au milieu d’un public masculin, mais je tiens à être considérée comme mes camarades, sans différences, dans les missions qui me sont confiées. »

 

Midi. Les ateliers sont rangés.

Professeurs et élèves semblent s’épanouir au sein de l’école de Vaulx-en-Velin. Pourtant, quand ils ont quitté l’école et que les ateliers se ferment, Bernard Fayolle, ingénieur Ecam et ancien industriel, directeur de l’établissement technique privé reconnu par l’Etat, doit prendre son bâton de pèlerin et partir en quête de ressources, afin de boucler son budget. « Le risque de la réforme de la taxe d’apprentissage, qui pèse pour 14% de notre budget de 2,8 millions d’euros, est bien réel. Les subventions publiques s’élèvent à 27%. La production à 41%. Même si nous devons progresser sur l’efficacité industrielle pour améliorer les marges de ce volet production, nous restons un centre d’apprentissage. » Alors toutes les bonnes idées sont exploitées pour faire connaître l’école. Jeoffrey et Lilian, étudiants en carrosserie, ont distribué des flyers de l’école sur le Salon de l’auto. Une cabine de peinture doit être changée prochainement. La direction de l’école proposera à un constructeur un partenariat pour limiter les frais. Une 2 CV flambant neuve vient d’être achevée en carrosserie et en mécanique, au bénéfice du Rotary, qui la mettra en vente et partagera la recette entre des dons à Boisard et à des actions qu’il soutient. Les élèves-menuisiers ont fabriqué une centaine de bancs pour l’église de Sainte-Foy-lès-Lyon.

Les ateliers débordent d’envies et de projets, pour soutenir un modèle reconnu par des professionnels qui s’arrachent les diplômés..

 

 

Article réalisé par Stéphanie Polette

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