Nestor Burma nous mentirait-il ?

Un petit parfum d'antan dans un monde de modernité
Un petit parfum d'antan dans un monde de modernité

Nestor Burma nous mentirait-il ?

Malgré une image fantasmée, auréolée de roublardise et mâtinée de feutre mou, le détective demeure un chef d’entreprise en quête de crédibilité, contraint par une réglementation et une fiscalité serrées. Plongée chez Agence Détective Nord (ADN).

N’en déplaise aux lecteurs de Conan Doyle, le Dr Watson devait certainement s’atteler à la comptabilité tandis que Sherlock Holmes prospectait les coups fumants auprès de rombières non loin de Baker Street. Car en 2014, Alexandre Laverze, vêtu de façon streetwear et passe partout, nous parle de création d’entreprise, de taxe parafiscale et de taux horaire. Il est alors 13h44, l’agent de recherche nous invite à nous asseoir autour d’un café non loin de la vieille Bourse de Lille. L’habit ne fait vraiment pas le moine car le détective ressemble à M. Tout-le-Monde. Dans la dénomination également, les fantasmes s’évaporent comme l’écharpe brumeuse s’échappait de la pipe du célèbre enquêteur, « nous utilisons le terme de détective à des fins commerciales, mais dans les faits, l’appellation exacte, règlementée par le Comité national des activités privées de sécurité (CNAPS), est « agent de recherche privée » », précise le gérant d’ADN (Agence détective Nord). Au départ, rien ne prédisposait cet ancien employé de la SNCF, titulaire d’une licence en administration économique et sociale, à envisager le métier d’enquêteur. C’est à l’occasion d’un bilan de compétences financé par l’AGECIF que son avenir de limier s’est esquissé : « Je voulais être indépendant, mobile, éviter la routine et exercer dans une profession où l’aspect recherche est primordial. J’ai donc entrepris une formation à l’école professionnelle de Montpellier en 2009 – licence professionnelle devenue obligatoire pour exercer –, puis j’ai créé ma structure en 2011 », témoigne le gérant de la SARL ADN, basée à Lille. Profession libérale à part entière, le métier est régi par un code déontologique en vigueur depuis 2012, qui met en exergue les notions de légitimité, de légalité et de moralité. Même si les pratiques perdurent, le métier entend désormais s’éloigner de la « tricoche » et de ses magouilles entre policiers et détectives pour exhumer de l’information de fichiers légaux.

Un métier loin du romanesque et de l’aventure

Ce code met aussi en lumière la procédure de traitement d’une enquête : devis avec étude de faisabilité, établissement d’un barème de frais, signature d’un mandat de pouvoir ou d’un contrat de mission, remise du rapport. « Accepter une affaire, c’est placer un curseur de difficulté selon les conditions matérielles de l’enquête. Mes prestations s’échelonnent entre 500 euros pour une recherche d’ordre administratif et 16000 euros, décrit Alexandre Laverze.  Dans les cas les plus importants, des appels d’offres sont réalisés : les milieux du luxe, où des assurances ont leurs habitudes et où la récurrence des demandes fait évoluer les relations, qui se transforment en contrats à l’année ou en lettres de missions. Les grosses affaires nous obligent également à externaliser une partie de notre prestation en recourant à d’autres enquêteurs pour couvrir un maximum de territoire possible. » Les tarifs sont donc libres d’application. La moyenne nationale s’établit entre 60 et 120 euros de l’heure hors taxes avec une TVA à 20% et une taxe parafiscale reversée au CNAPS qui correspond à 0,5% du montant hors taxes. « D’autres agences fonctionnent au forfait mais je ne trouve pas la démarche correcte. D’autant que nous avons une obligation de moyens et non de résultats. A quel moment arrêter l’enquête lorsque les preuves manquent ? C’est très complexe », poursuit-il.

De l’adultère au BtoB

L’investissement matériel se résume au(x) véhicule(s) et à leur entretien. 50000 km par an pour notre détective. A l’image d’un commercial sur les routes. Et sans passe-droit non plus. L’enquêteur n’a pas de gyrophare. Pour les besoins de l’enquête, pas de « gogo-gadgets » sortis de l’imper crème si ce n’est un appareil photo ou un caméscope. Le plus important n’est pas l’appareillage technologique mais l’œil. Ce fameux don d’observation qui permettra la rédaction du rapport remis au client, afin qu’il soit lu par le juge. « Le poids légal, c’est la preuve écrite. La photo colore la preuve. Et il faut être très méticuleux pour ne pas enfreindre les libertés fondamentales lors d’un cliché », témoigne-t-il. Entre flics et détectives, les relations ne semblent pas aussi burlesques qu’un commissaire Faroux et un Nestor Burma. « Dans le cadre des fraudes aux assurances, nous échangeons légalement avec les enquêteurs des forces de l’ordre. Les rapports sont aussi cordiaux avec la BAC, souvent prévenue par le voisinage inquiet du stationnement d’un véhicule », précise-t-il. Mais, contrairement aux forces de l’ordre, la profession n’est pas contingentée par des juridictions géographiques. Ce qui devient fort commode lorsqu’il s’agit d’accélérer une procédure pour contrefaçon réalisée en pays frontalier. D’ailleurs le BtoB demeure la principale source de revenus pour l’agence ADN comme pour la plupart des « privés » : un tiers des activités sont dédiées aux fraudes aux assurances contre deux tiers à la concurrence déloyale, les arrêts de travail abusifs ou le vol en entreprise. Les affaires avec les particuliers sont bien évidemment négociées avec des tarifs plus bas et concernent pour la plupart des divorces pour faute, des gardes d’enfants ou de l’escroquerie. « Pour les entreprises, je mets toujours en garde mes futurs clients sur la nécessité d’un affichage ou d’une clause de surveillance incluse en amont dans les contrats de travail ou le règlement intérieur, pour légitimer mon enquête et éviter une procédure caduque », témoigne Alexandre Laverze. La réalité rejoint cependant la fiction sur les horaires de travail. Et il faut avoir les reins solides pour alterner le calme d’une « journée fériée » avec le rythme harassant d’une filature. Au final, pas de journée type pour cette profession atypique où la rigueur linguistique du rapport est aussi importante que la discrétion pendant l’enquête, même si le terrain occupe presque deux tiers du temps de travail.

Une image à entretenir

« Un bon détective ne montre pas son visage. Il ne porte pas de perruque et n’expose pas ses tarifs de filature sur W9, vilipende Alexandre Laverze. Notre profession se rapproche de celle de l’avocat, dans la confiance et la confidentialité que nous porte le client. » Les similitudes avec la basoche sont aussi d’ordre financier. Il existe des agences nationales prospères tout comme des acteurs plus modestes qui peinent à joindre les deux bouts. Notre détective, lui, maintient un niveau de rémunération plus qu’honorable avec 3000 euros nets par mois en moyenne. « Le plus dur reste la communication et la prospection. Il faut démarcher les entreprises, s’assurer d’un bon référencement sur la Toile et surtout lutter contre les on-dit de la profession », complète le gérant qui assure que le bouche-à-oreille fonctionne beaucoup mieux que la sur-médiatisation. Profession atypique, certes, mais en quête de professionnalisme. La messe est dite, l’imper brûlé sur l’autel des préjugés et les bretelles de nos chers détectives remontées jusqu’au nombril. Une nouvelle profession voit le jour….

Geoffroy Framery

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