Les Ateliers du Grain d’Or

Fenêtre sur Ateliers

A La Chaussée Saint-Victor, dans le Loir-et-Cher (41), les Ateliers du Grain d’Or tracent leur sillon. Avec sa main d’œuvre de travailleurs handicapés, une bonne dose d’énergie et beaucoup de bonne volonté, l’entreprise adaptée tente d’en remontrer à ses concurrents dans un environnement rendu de plus en plus précaire par la crise, sans négliger sa mission sociale.

Huit heures du matin, le thermomètre affiche à peine dix degrés, mais aux Ateliers du Grain d’Or, dans la banlieue de Blois (Loir-et-Cher), les ouvriers sont déjà à pied d’œuvre. Armé d’une pelle, l’un d’eux est monté dans la remorque d’un camion où attendent les feuilles mortes ramassées la veille, qu’il déverse énergiquement dans une benne. Dans un vaste hangar de stockage, des équipes de trois à quatre personnes s’emparent de souffleurs de feuilles, de taille-haies et de râteaux dont ils chargent des camions qui les emmèneront sur les chantiers de la journée : entreprises, collectivités et particuliers les attendent pour l’entretien de leurs espaces verts. Le hangar communique avec un atelier où une vingtaine d’ouvriers s’installent dans la bonne humeur, prêts à s’atteler à leurs travaux de la journée : conditionnement, étiquetage, câblage…

Un début de journée banal, comme en vivent tant d’entreprises en France. A la seule différence que les Ateliers du Grain d’Or sont une Entreprise adaptée (EA), c’est à dire qu’au moins 80% de ses salariés sont des travailleurs handicapés.

Entreprise adaptée

Un secteur méconnu, rattaché à l’Economie sociale et solidaire (ESS) et qui alimente beaucoup d’a priori chez les non initiés, mais qui compte tout de même 700 entreprises et emploie 30 000 salariés – dont 24 000 salariés handicapés – pour un chiffre d’affaires estimé à 1,05 milliard d’euros. Leurs activités sont très variées : espaces verts, sous-traitance, entretien, travaux administratifs, restauration, blanchisserie, imprimerie, logistique… « La vocation des entreprises adaptées est d’employer des salariés très éloignés de l’emploi (75% des salariés en situation de handicap n’ont aucune qualification, ndlr) et de permettre à des travailleurs handicapés d’exercer une activité professionnelle salariée dans des conditions adaptées à leurs possibilités, tout en prenant en compte les exigences économiques », explique Patrice Petit, le directeur des Ateliers du Grain d’Or. Leur mission sociale est capitale puisqu’en France, selon une étude de la Dares (ministère du Travail) portant sur des chiffres de 2011, deux millions de personnes de 15 à 64 ans ont une reconnaissance administrative de leur handicap, mais seulement 700 000 travaillent, et leur taux de chômage est de 21%, soit plus du double de celui de la population totale.

Fibre sociale…

Les Ateliers du Grain d’Or ont été fondés en 1989 par l’Adapei 41 (Association départementale de parents et amis de personnes handicapées mentales du Loir et Cher), qui gère une douzaine de structures dans le département (jardin d’enfant spécialisé, institut médico-éducatif, foyers de vie, structures d’hébergement, etc.). L’entreprise adaptée compte une soixantaine de salariés, dont une cinquantaine ont été reconnus comme travailleurs handicapés – maladie génétique, accidents de la vie, déficience intellectuelle légère et moyenne – et orientés vers le marché du travail par la Commission des droits et de l’autonomie des personnes handicapées (CDAPH). Jean-François Hamel travaille aux Ateliers depuis cinq ans. Suite à un accident de voiture, il n’a pas pu conserver son emploi à la chocolaterie Poulain de Blois. « Ici, le rythme est plus calme, mieux aménagé », explique l’homme de 45 ans. Nathalie Pourmarin, 28 ans, travaille dans une équipe de nettoyage. La jeune femme a aussi travaillé dans des entreprises classiques, mais ne souhaite pas y retourner de sitôt : « Ici, on se sent plus en sécurité et on prend davantage en compte nos handicaps ». De fait, le travail est aménagé en conséquence : les tâches sont réparties selon les capacités de chacun et les horaires allégés pour les activités les plus éprouvantes. « La fibre sociale de l’encadrement nous permet d’être attentifs aux salariés au-delà de l’aspect professionnel : leur hygiène, leur tenue, leur santé, leurs fréquentations…, explique Alexandre Hausknost, le directeur général de l’Adapei. Nous sommes très vigilants car tout changement de comportement peut indiquer un problème. »

… Et enjeux économiques

Sa fibre sociale n’empêche pas l’entreprise de revendiquer des parts de marché. Pour cela, elle a pris position sur trois grandes activités : création et entretien d’espaces verts (environ 45% de son CA), nettoyage et propreté (environ 10% du CA) et industrie (conditionnement, étiquetage, assemblage mécanique, etc.). L’atelier industriel, labellisé ISO 9001 et qui garantit un taux d’erreur proche de zéro, s’appuie sur quelques clients historiques, comme Delphi, Valeo, Mercura et Daer. Mais Jean-Marie Guérin, un homme affable d’une cinquantaine d’années qui en est le responsable depuis 25 ans, laisse poindre une touche d’inquiétude : « Depuis la crise, certains clients préfèrent conserver en interne des tâches qu’ils nous auraient confiées autrefois. L’activité reste correcte mais la visibilité ne dépasse pas 15 jours. Notre force réside dans notre souplesse qui nous permet de nous adapter très vite à de nouvelles commandes. »

Pour assurer sa mission d’insertion, l’entreprise, comme toutes les EA, bénéficie de quelques coups de pouce. La rémunération des salariés est au minimum égale à 100% du SMIC, et leur employeur perçoit des aides aux postes de la Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi (DIRECCTE). En outre, depuis la loi de 1987, les entreprises de plus de 20 salariés doivent compter dans leur effectif au moins 6% de personnes handicapées sous peine de pénalités financières. Dans les faits, aussi bien dans le privé que dans le public, le taux moyen ne dépasse pas 4%. Alors, pour se mettre en conformité avec la loi, ces entreprises ont aussi la possibilité de verser une contribution à l’Association de gestion du fonds pour l’insertion professionnelle des personnes handicapées (Agefiph), conclure un accord de branche, ou passer un contrat de sous-traitance avec une entreprise adaptée ou un Etablissement et service d’aide par le travail (ESAT), comme celui du Moulin Chouard, avec lequel les Ateliers du Grain d’Or partagent leurs locaux. « Même si nous sommes compétitifs et bien que certaines entreprises aillent au-delà de leurs obligations, nombreuses sont celles à travailler avec nous simplement pour remplir leurs obligations légales », reconnaît Patrice Petit.

Mais ces coups de pouce ne sont pas toujours suffisants et la crise n’a pas épargné les Ateliers du Grain d’or, qui ont perdu 2000 euros en 2011 puis 105 000 euros en 2012, pour un chiffre d’affaires de 1,488 millions d’euros. Début 2013, la situation devint si grave que, devant la menace de faillite, l’Adapei 41 remercia son directeur pour placer Patrice Petit à la tête des Ateliers en avril. Cet ancien directeur dans une entreprise de fabrication de matériel de boulangerie est parvenu en quelques mois à redresser la situation en réorganisant la structure et en redynamisant l’activité. Fin 2013, les comptes devraient revenir à l’équilibre et le chiffre d’affaires atteindre 1,7 millions d’euros. « L’objectif principal n’est pas de dégager une très forte rentabilité mais de créer des emplois, car la liste d’attente de travailleurs handicapés au chômage est longue », pointe le dirigeant. Mais tout n’est pas réglé pour autant : « la crise nous affecte comme n’importe quel sous-traitant. Les marchés partent à l’étranger et nous devons chercher à développer des activités de service de proximité qui ne soient pas menacées par la délocalisation », poursuit-il. Une preuve de plus que l’entreprise adaptée des Ateliers du Grain d’Or est, à quelques détails près, une entreprise comme les autres.

Aymeric Marolleau

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