Du travail en perspective…
Du travail en perspective…

Entrepreneur Smiley

Et si le bien-être citoyen était l’alpha et l’oméga de toute décision politique, économique, sociale ou économique ? Naïf ? Réaliste selon Alexandre Jost.

«Une personne stressée fait fonctionner son cerveau reptilien, qui génère des réactions primaires comme la fuite, la colère, la frustration… Les études montrent alors que ses capacités cognitives sont réduites. Au contraire celle qui se sent bien va les élargir. Le bien-être est synonyme de meilleure performance. Les gens sont en bonne santé, plus créatifs, mobilisateurs, et affichent une plus grande intelligence (+10 points) d’après les mesures. » Alexandre Jost, 38 ans, fondateur de la Fabrique Spinoza, think tank sur le bien-être citoyen, marque les esprits par son élocution claire et ses références chiffrées pour évoquer le bonheur, par essence des plus subjectifs. « Ce bien-être est tout autant un cap vers lequel tendre – au sens où nous cherchons à en favoriser les conditions – qu’un outil méthodologique. Le considérer est structurant et éclaire le processus de production de politiques publiques », énonce celui qui a fondé une structure innovante, au sein de l’éco-système des think tanks considérés parfois comme « objet politique non identifié. Nous sommes atypiques pour la sphère institutionnelle, et ce d’autant plus que nous sommes perpétuellement en mouvement et en réinvention. Nous ne sommes pas seulement un cercle académique ou élitiste, nous cherchons à être ancrés dans la réalité, proches des citoyens », précise Béatrix Jounault, secrétaire générale de la Fabrique Spinoza.

Cheminement personnel puis collectif

Alexandre Jost, passé par Centrale, a ensuite étudié à Berkeley où il a découvert une forme d’immunité sociale : « C’est là que je suis devenu libre », se rappelle cet « optimiste né » selon ses proches. Il quitte ensuite la Californie pour travailler six ans chez Mars & Co au Brésil, au Mexique, puis en Argentine. Rentré à Paris en 2006, le Centralien cherche du sens à son travail. Il écrit alors à 100 personnes en leur demandant de lui parler de leur métier. Il rejoint le Groupe SOS pour diriger la R&D et participer à l’élaboration de la stratégie du premier groupe d’entrepreneuriat social en France. L’idée a alors germé dans son esprit. S’ensuit une période informelle au cours de laquelle il réunit son réseau dans des dîners philosophiques conviant à chaque fois 20 à 40 personnes. « Ces rencontres ont donné accès à un certain nombre de chercheurs, neuroscientifiques, sociologues… Le moine bouddhiste Matthieu Ricard, le philosophe Robert Misrahi ou encore l’un des spécialistes français de la psychologie positive, Jacques Lecomte nous ont un peu plus sensibilisés à la question du bonheur », se souvient l’un des initiateurs du projet. Alexandre Jost a alors franchi le pas pour deux raisons : « Tout d’abord une raison intime. Je concevais des centres sociaux pour les exclus. Et je me suis demandé comment les gens qui ont tout peuvent quant à eux matérialiser cet épanouissement. J’ai voulu passer d’un projet défensif à un projet offensif. Et puis il y a une raison de sens : nous aspirons tous à être heureux, mais le sujet n’est pas explicitement formulé et recherché dans la sphère publique, comme si nous avions oublié l’objectif premier pour nous noyer dans des buts intermédiaires. »

Va-et-vient avec le terrain

Le mouvement s’est transformé en think tank en 2011. « Généralement ce genre d’organisation suit un but d’intérêt général, accomplit et collecte des travaux académiques sur le sujet pour les décideurs publics. Nous poursuivons bien ce but de bien-être au travail et de bonheur à l’école, sujets sur lesquels nous avons mis en place des groupes de travail. Mais nous agissons aussi sur le terrain », observe Béatrix Jounault. Ainsi celui qui veut accomplir une expérience citoyenne trouve ici une aide précieuse. « A Perpignan un groupe de travail propose aux salariés des questionnaires en ligne pour appréhender leur niveau de bonheur au travail. Nous instaurons un va-et-vient permanent entre les études académiques et la réalité du terrain. Il nous importe de prouver que les recherches correspondent bien à quelque chose », déclare celle qui situe le mouvement dans la mouvance des “do-tanks” (BleuBlancZèbre) ou “changemakers” (Ashoka, OuiShare…). Il fallait d’emblée apparaître aux yeux des institutionnels comme une maison robuste. La densité des travaux sur la “science du bonheur” (neurosciences, psychologie du bonheur, psychologie positive…) a joué. « Nous avons travaillé avec l’OCDE sur son annexe du bien-être et gérons la plateforme de mesure du progrès social Wikiprogress ; nous avons participé à des travaux du CESE sur les indices complémentaires au PIB et avons été intégrés aux travaux de la commission Attali II pour l’économie positive. La liste de notre comité fait aussi référence, avec des scientifiques comme Christophe André. La France vit en fait sous l’Ancien régime, il faut avoir des galons sur les épaules pour être écouté », ironise Alexandre Jost, qui structure déjà la Fabrique dans 15 villes françaises et fédère 250 bénévoles. En parallèle agit aussi une structure commerciale, Action Spinoza, qui conseille les entreprises et fournit des outils de mesure et des mécanismes d’épanouissement des collaborateurs. « Le cabinet Mozart Consulting a calculé qu’un mieux vivre individuel de 10% équivalait à une augmentation de PIB de 1% au niveau national, même si je ne suis pas convaincu du bien-fondé du PIB », ajoute cet ardent défenseur du produit national de bonheur.

Tache d’huile

Pour celui qui aspire à ce que dans chaque ville de France un groupe de citoyens réfléchisse à ces questions, l’objectif est clair : « La recherche du bonheur doit être présente dans tous les débats publics. Prenons les 35 heures. Une mesure de l’impact de hausse ou baisse des heures de travail sur la vie des gens devrait être accomplie, indépendamment des enjeux économiques. Et nous devrions faire de même pour l’immigration ou l’environnement. Il n’est pas incongru d’observer les éventuelles conséquences que des comportements ou décisions auraient sur notre épanouissement. » Avec des préconisations sociétales et un programme de propositions pour 2017, le think tank entend trouver de l’écho. Le Mouvement pour l’économie positive ou le Printemps de l’optimisme auquel il est associé, ainsi que les Unes dans les médias sur le bonheur – parfois même au travail – sont des signes positifs. « Les entreprises deviennent aussi nos alliées, car les dirigeants sentent que les gens sont fatigués et les performances en berne. L’Education nationale – nous construisons le baromètre du bien-être à l’école – a aussi compris notre action. Les corps sociaux se rendent compte que la réalisation de cet objectif est vertueuse et permet de résoudre beaucoup d’autres problématiques : l’élève heureux travaille mieux et est discipliné, le citoyen comblé s’engage dans la société, le salarié satisfait est plus productif et impliqué », conclut l’entrepreneur… heureux.

Julien Tarby

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