Certaines imposent des limites à leur boîte par manque d’ambition ou par crainte, certains doivent changer les mentalités. La vie de ceux qui ont choisi l’entrepreneuriat pour voir grandir les enfants n’est pas un long fleuve tranquille.

 

Du côté des Mompreneurs

"Depuis que je suis entrepreneure à la maison, c'est fou ce que je muscle mon bras droit..."
“Depuis que je suis entrepreneure à la maison, c’est fou ce que je muscle mon bras droit…”

Sonia Ben El Mabrouk, fondatrice du site de e-commerce Autourdufoulard.com, a connu tous les affres du « mompreneuriat ». « Quand mon premier enfant est arrivé, j’ai arrêté de travailler, explique cette mère de trois enfants de 36 ans, actuellement basée à Grenoble. Mais très vite, je me suis ennuyée. J’ai donc décidé de créer mon activité, d’autant que j’ai toujours voulu être indépendante. » Son mari étant muté tous les cinq ans, la jeune femme, de formation commerciale, décide de rester dans ce domaine, mais en utilisant le canal du Web. Elle crée son activité en 2011, mais les premiers pas ne se font pas sans difficultés : « Je n’arrivais pas à m’organiser, explique-t-elle. Je ne voyais plus ma famille ». Des questions d’argent aggravent les tensions : « J’ai fait des erreurs d’investissement au départ, reconnaît la jeune femme. Mon mari avait aussi mis de l’argent personnel. Alors qu’au départ il me soutenait, il a même voulu que j’arrête. »

A force de persévérance, Sonia Ben El Mabrouk parvient à redresser la barre et à équilibrer ses comptes. La jeune femme espère doubler son chiffre d’affaires, actuellement de 20000 euros, en 2015. Ses enfants représentent-ils un frein à la croissance de son entreprise ? « Oui, je le pense, reconnaît-elle sans détours. Pour vraiment développer mon entreprise, je devrais démarcher davantage, faire toutes les boutiques de ma région. En même temps, je n’ai pas envie. Si je voulais être millionnaire, il faudrait que je mette de côté mari et enfants ! »

L’exemple de Sonia Ben El Mabrouk illustre les difficultés que peuvent rencontrer les « mompreneurs », ces femmes qui créent leur entreprise pour mieux s’occuper de leurs enfants. Né aux Etats-Unis, où elles seraient plus de sept millions, le mouvement a fait boule de neige en France à la fin des années 2000, au moment de la mise en place du régime de l’auto-entrepreneur.

 

Un tableau contrasté

Les mompreneurs choisissent de devenir leur propre employeur dans l’espoir de mieux concilier leur vie familiale et leur vie professionnelle. Mais la tâche s’avère plus rude qu’escomptée. Selon des travaux de Julie Landour, sociologue et doctorante à l’EHESS, menés auprès d’un collectif de mompreneurs, seules 32% d’entre elles déclarent un chiffre d’affaires supérieur à 10000 euros. « Très peu de mompreneurs vont se mettre en SARL », observe Stéphanie Benlemselmi, directrice d’ARH Conseil et auteur de Mompreneur : être maman et créer son entreprise (ed. Eyrolles).

Si toutes les mompreneurs ne recherchent pas l’indépendance financière, le risque de précarité est bien présent. Des associations féministes ont d’ailleurs dénoncé le mouvement des mompreneurs comme une forme de retour au foyer. Co-fondatrice de la Caravane des Entrepreneurs, Maïté Debeuret a vu certaines de ces femmes, pourtant très qualifiées, se retrouver dans des situations précaires. « Lorsqu’on quitte le marché du travail, au bout de trois ans, il est très difficile de retrouver un emploi, martèle-t-elle. Et en cas de séparation, ces femmes se retrouvent sans rien. » « En même temps, la dépendance financière vis-à-vis du conjoint peut aussi être un avantage, relativise Stéphanie Benlemselmi. Cela permet de minimiser les risques. »

 

Manque de soutien et d’investissement

Face aux problèmes de gestion du temps, devenir son propre employeur n’est pas la panacée : selon une enquête réalisée par l’association Mompreneurs France, 58% rencontrent des difficultés à concilier vie professionnelle et vie familiale. La question des tâches ménagères est bien sûr centrale. 54% des femmes entrepreneures se sentent peu voire pas aidées par leur conjoint, contre 34% des hommes, selon le Baromètre femmes entrepreneures publié par la Caisse d’Epargne en 2012.

Accaparées par leur enfant, les mompreneurs ont parfois du mal à s’investir dans leur projet d’entreprise. « Une fois leur bébé né, certaines femmes vont avoir tendance à rester dans leur bulle, souligne Stéphanie Benlemselmi. Elles vont vouloir créer leur entreprise, mais sans vrai projet de business. »

« Même si elles ont un bagage professionnel et un bon niveau d’études, beaucoup de femmes vont avoir un déficit de formation en matière de management et de gestion, ajoute Maïté Debeuret. Or si vous n’êtes pas formée à l’entrepreneuriat, le risque d’échec est très important. »

Qui plus est, le soutien de l’entourage n’est pas toujours au rendez-vous. « Les mompreneurs sont parfois perçues comme des femmes au foyer, souligne Soazig Renault, coordinatrice nationale du Réseau des Mampreneurs. Elles peuvent se sentir isolées, d’autant qu’elles démarrent le plus souvent leur activité de chez elles. » « Un homme qui crée sa boîte va être pris au sérieux, alors que ce sera perçu comme un hobby dans le cas d’une mompreneur », pointe Stéphanie Benlemselmi. Un manque de soutien d’autant plus lourd que « beaucoup de femmes ont besoin d’être confortées dans leur projet », ajoute la directrice d’ARH Conseil.

Dans une moindre mesure, ces difficultés se retrouvent chez l’ensemble des porteuses de projet. Les entreprises avec des femmes à leur tête croissent moins vite que celles des hommes, selon le Baromètre 2014 publié par la Caisse d’Epargne. Les premières enregistrent un chiffre d’affaires moyen de 182000 euros, contre 294000 euros pour ces messieurs. Les entreprises créées par les femmes représentent donc un potentiel de croissance sous-exploité. D’autant qu’elles emploient seulement 1,9 salariés en moyenne, contre 2,6 pour les hommes. « La prise de risque est moins importante chez les femmes que chez les hommes, avance Soazig Renault pour expliquer cette différence. Les femmes cherchent d’abord à consolider leur projet et mettent plus de temps à investir sur la durée. »

La question du financement est également problématique : « On observe souvent des porteuses de projet qui veulent monter leur boite avec un minimum de risques, observe Stéphanie Benlemselmi. Alors qu’un homme va investir sans forcément tenir compte de l’avis de sa compagne, les femmes sont plus frileuses. »

 

Distinguer vie pro et vie perso

Pour soutenir les femmes dans leur création d’entreprise, clubs et réseaux dédiés aux porteuses de projet se sont multipliés. Au niveau des régions, l’association des Mampreneurs a mis en place des ateliers networking, les MamCafés, pour que les mères de famille puissent se rencontrer et rompre leur isolement. De son côté, le réseau Mompreneurs France propose notamment des parrainages et des mentorings par des femmes chefs d’entreprise expérimentées.

Au-delà des réseaux s’adressant spécifiquement aux mompreneurs, il existe une multitude de structures dédiées aux femmes créatrices : Femmes Business Angels, Financi’Elles, Entreprendre au féminin… En région, les Clefe (Club local d’épargne pour les femmes qui entreprennent) accordent des prêts à des entreprises créées par des femmes. Les femmes entrepreneures ont également droit à des aides spécifiques, telles que le Fonds de garantie à l’initiative des femmes (FGIF), un genre d’Oséo au féminin.

Autre initiative notable au niveau de la formation : l’Essec a développé un MOOC en collaboration avec la TV des Entrepreneurs, dispensant les fondamentaux juridiques, marketing, comptables… pour les femmes qui ne peuvent se déplacer, ce qui est souvent le cas des mères avec un enfant en bas âge.

Dans tous les cas, Stéphanie Benlemselmi recommande de se faire accompagner par un expert ou une couveuse d’entreprise. Pour ne pas se laisser déborder, « il faut bien séparer sa vie pro de sa vie perso, et savoir faire garder les enfants de temps en temps », souligne-t-elle. C’est ce qu’a fait Sonia Ben El Mabrouk, qui a jonglé entre garderie et activités extra-scolaires pour ses enfants afin de libérer du temps.

Au-delà des questions d’organisation, Stéphanie Benlemselmi souligne la nécessité de s’assumer pleinement en tant que chef s’entreprise. « Il faut réussir à convaincre l’entourage, et surtout, se convaincre soi-même, que l’on a un vrai projet », martèle-t-elle. Même conclusion du côté de Maïté Debeuret : « Etre chef d’entreprise, c’est une activité à part entière ».

 

Du côté des Dadpreneurs

Défricheurs

Tiraillés entre carrière et paternité, les « dadpreneurs » ambitionnent de mieux concilier les deux en devenant leur propre patron. Ils auront surtout à vaincre les préjugés, qui ont étonnamment la peau dure.

 

"Attendez deux petites secondes, j'interrompt la conférence Skype, je dois signer un contrat"
“Attendez deux petites secondes, j’interrompt la conférence Skype, je dois signer un contrat”

Consultant en stratégie de marque, Yves Bonis démarre sa carrière il y a sept ans dans une grande agence de communication en région parisienne, alors qu’il vient tout juste d’être père. Très vite, le jeune homme supporte mal le rythme effréné de l’agence. « Je partais tôt le matin, rentrais tard le soir, j’étais sans arrêt dans l’urgence…, se souvient-il. Mais surtout, je ne voyais quasiment pas ma fille. » Lorsque son contrat se termine, Yves Bonis est démarché en 2009 par un cabinet de chasseur de têtes, qui lui offre un poste prestigieux dans une grande société de e-commerce. Pourtant, le jeune homme refuse. « C’était une proposition très intéressante, mais avec des horaires assez lourds et des déplacements réguliers à l’étranger, indique-t-il. Je me suis dit que si je mettais le doigt dans cet engrenage, je ne serais plus qu’une ombre pour ma fille. »

Entre sa carrière et sa vie de père, Yves Bonis tranche. Lui et sa compagne, elle-même à son compte, quittent le rythme frénétique de la capitale pour s’installer à Poitiers. Suivant l’exemple de sa femme, le jeune homme décide de monter sa propre agence de conseil en communication. « Je voulais développer une entreprise qui soit rentable, efficace, tout en me permettant de voir grandir ma fille, explique-t-il. Mon objectif n’est pas de réussir ou croître à tout prix, mais de mieux concilier ma vie familiale et ma vie professionnelle. »

 

Nouveaux pères

Yves Bonis fait partie de ces pères qui ont choisi de créer leur entreprise pour profiter davantage de leur vie de famille. Néologisme calqué sur celui des « mompreneurs », les premiers « dadpreneurs » revendiqués en tant que tels sont apparus aux Etats-Unis. Outre-Manche s’est fondé le « Dadpreneur Movement » pour encourager les pères qui le souhaitent à fonder leur propre business, et plus largement, faire connaître leur cause.

Les dadpreneurs ne se reconnaissent plus dans l’image du cadre sup’ débordé, longtemps présenté comme le symbole de la réussite au masculin. Tout comme les mompreneurs, ils rejettent le monde de l’entreprise classique, qui laisse peu de place aux salariés parents. Cherchant à inventer de nouveaux modèles, les dadpreneurs revendiquent une plus grande place du père dans la société.

Outre-Atlantique se sont multipliés blogs et forums dédiés. En France, il existe des associations qui militent pour une meilleure prise en compte de la paternité en entreprise, comme Mercredi-c-papa, mais aucune association de dadpreneurs. S’ils ne sont encore qu’une poignée, les dadpreneurs revendiqués en tant que tels semblent annonciateurs d’un mouvement plus large. « On voit de plus en plus d’hommes pour qui l’une des motivations pour créer leur entreprise est leur vie familiale, observe Samira Lahreche, responsable communication & formation pour le cabinet de conseil en création d’entreprise InnComm. Ils ne veulent plus dépendre d’un patron pour gérer leur temps. On en voit aujourd’hui qui se demandent comment s’organiser pour aller chercher les enfants à l’école, ce qui n’était pas le cas il y a quelques années. »

 

Poids des préjugés

Si l’arrivée de l’enfant se conjugue bien souvent avec le désir de se lancer en indépendant, ce choix est parfois contraint, suite à un licenciement ou un déménagement. Grégory Herré, 37 ans, père de trois enfants et auteur du blog Mauvaispere.fr, quitte son poste de cadre dans l’industrie pharmaceutique lorsque sa femme obtient un poste de médecin urgentiste à Rouen, en 2010. « De toute manière, avec deux enfants en bas âge et nos horaires, nous ne pouvions pas continuer sur le même rythme », indique-t-il. Grégory Herré se retrouve donc père au foyer à Rouen, un peu malgré lui. Le jeune homme trouve quelques missions : il fait des travaux rédactionnels, donne des cours en faculté de pharmacie. Petit à petit, il accumule les contrats et finit par créer sa propre structure en tant qu’auto-entrepreneur. Mais lorsqu’en 2012, un de ses clients lui propose de travailler pour lui, il décide de retourner dans le giron de l’entreprise. « C’était d’abord une belle opportunité, pas du tout une décision de retourner au salariat, indique-t-il. De plus, mon employeur est très souple et me permet de faire du télétravail. »

Pendant son interlude de dadpreneur, Grégory Herré a dû faire face au regard des autres : « Certains trouvaient que j’avais de la chance, mais d’autres voyaient en moi un chômeur », pointe-t-il. Les femmes ne sont pas forcément plus compréhensives : « A la sortie de l’école ou aux réunions de parents d’élèves, je me suis parfois senti comme un intrus, déclare-t-il. Si l’homme s’implique, certaines femmes se sentent acculées. » Yves Bonis s’est également heurté aux préjugés : « Socialement ce n’est pas évident, admet-il. Lorsque j’ai refusé ce poste à Paris, une amie m’a dit que j’étais fou! Le modèle du “chasseur cueilleur” subsiste. L’homme a l’injonction de réussir et dans certains cas, on le chasse de la sphère de l’éducation des enfants. »

 

Faire la part des choses

Tout comme leurs équivalents féminins, les dadpreneurs doivent apprendre à concilier enfants et business. Pour eux non plus, il n’y a pas de solution miracle. « Les hommes qui créent leur entreprise pensent qu’ils seront plus disponibles, à tort, souligne Samira Lahreche. Cela peut être source de conflits dans la vie conjugale. C’est pourquoi il est important de distinguer les deux domaines. »

Pour Laurent Campagnolle, 44 ans, fondateur de l’atelier de communication sensorielle Résonances et père de deux filles, la question de l’organisation s’est posée dès le départ. « J’ai créé mon entreprise en 2008 suite à un licenciement et après m’être séparé de mon épouse, indique-t-il. Alors que j’avais la garde alternée de mes filles encore jeunes, je souhaitais exercer depuis chez moi et libérer mon mercredi pour pouvoir m’occuper d’elles. » Bien sûr, concilier les deux casquettes ne se fait pas sans peine. « Quand les enfants étaient malades, je travaillais quand même, se remémore-t-il. Je me rappelle d’une fois où ma première fille hurlait dans la cuisine alors que j’étais au téléphone. » D’où l’importance de faire comprendre la situation aux enfants : « Je m’isolais dans ma chambre et si mes filles venaient taper à la porte, je leur expliquais que papa travaillait », relate le chef d’entreprise.

Et que pensent ses clients de sa double vie ? « Ils trouvent ça bien, d’autant que certains ont eux-mêmes mis en place le télétravail », indique Laurent Campagnolle. Il faut dire que le fondateur de l’atelier Résonances sait valoriser son statut de dadpreneur : « Etre heureux et organisé dans ma vie de père participe à ma performance, fait-il valoir. Que je travaille à midi ou à minuit, peu importe. Là où le client gagne, c’est que je peux libérer du temps en cas d’urgence. »

Le soutien du conjoint est également essentiel. « Avant de sauter le pas, il faut que tout le monde soit d’accord », insiste Yves Bonis. Lorsqu’il s’agit de redéfinir le rôle de chacun, l’ajustement ne se fait pas sans heurts : « Quand ma cadette est née, je faisais le parfait macho à la maison et ma femme ne l’a pas supporté, se souvient Grégory Herré. Mais à Rouen, j’ai vécu l’inverse ! Cela m’a fait prendre conscience que l’on ne demande pas forcément autant à l’homme qu’à la femme à la maison. »

La double casquette des dadpreneurs n’a pas que des inconvénients. Quelques jeunes pères tirent de leur expérience des idées de business : vêtements pour enfants, biberons sans bisphénol A… « Jamais je n’aurais pu développer les idées que j’ai eues lorsque, étant salarié, je devais courir tout le temps », est d’avis Yves Bonis.

Toutefois, pour une femme comme pour un homme, est-il réellement possible de conjuguer ambitions professionnelles et vie familiale sans sacrifier l’un à l’autre ? « C’est d’abord une question de priorité, estime Laurent Campagnolle. J’ai toujours pu concilier les deux, mais je n’ai pas non plus cherché à faire grossir mon entreprise. » Grégory Herré, lui, est plus catégorique : « Le fait d’avoir des enfants est une perte de chance professionnelle, estime-t-il. C’est un mythe de croire le contraire. Mais c’est un choix. ».

Article réalisé par Catherine Quignon

 

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