Reprendre une structure existante s’apprend-t-il ? C’est le pari du Comptoir, un incubateur récemment lancé à Paris et en Seine-Saint-Denis. L’occasion pour EcoRéseau de décrypter les principes permettant de mener à bon port son nouveau bateau, ou du moins de ne pas le couler.

"Foncez les jeunes, rachetez ma boîte. Je vous jure que c'est l'occase de l'année"
“Foncez les jeunes, rachetez ma boîte. Je vous jure que c’est l’occase de l’année”

Mars 2012. Le destin de Gérard Saudry-Dreyer bascule. Quelque peu insatisfait par sa vie de salarié dans le domaine des équipements automobiles, il décide de relever un nouveau défi. Le goût pour l’aventure le propulse en un temps record à la tête de Bechereau, une société spécialisée dans des activités de tôlerie et de chaudronnerie pour le compte du secteur aéronautique. « La transmission de l’entreprise a été très courte. A mon arrivée, le dirigeant cédant n’était déjà plus en fonction, et la société avait un fonctionnement assez autonome. La transition s’est faite rapidement et efficacement », se réjouit le repreneur. Un jeu d’enfant, semble-t-il. Mais pourquoi alors parle-t-on de milliers d’entreprises qui ne trouvent pas preneur ? Si la passation de pouvoir a été acquise dans l’aisance chez Bechereau, la cession d’entreprise est souvent le résultat d’une démarche qui mêle subtilité et précautions. Si elle peut rebuter, elle n’en reste pas moins une opération synonyme d’opportunités.

L’embarras du choix, quoique…

Le contexte démographique de la France représente un véritable terrain de jeu pour les repreneurs d’entreprises en herbe. A l’heure actuelle, plus de 30% des chefs d’entreprise ont plus de 50 ans, ce qui signifie que des centaines de milliers d’entités seront à céder au cours des 15 prochaines années. « 630000 entreprises pourraient changer de main dans la décennie à venir », avance le ministère de l’Artisanat, du Commerce et du Tourisme. La reprise d’entreprise revêt donc un enjeu économique et social crucial. Quelque 300000 emplois sont en jeu chaque année. « Dans cette configuration atypique, il faut tout faire pour que ces futures opérations se déroulent dans les meilleures conditions. Il en va de la nécessité de conserver les emplois, mais aussi d’en créer de nouveaux, sur le long terme. C’est la raison d’être de notre nouvelle structure d’aide pour les repreneurs », décrit Nicolas Hazard, président du Comptoir, un incubateur pro-repreneurs unique en son genre, qui ouvre ses portes à Paris en cette fin d’hiver 2014, et qui compte bien jouer un rôle clé dans l’économie francilienne.

50% des entreprises disparaissent moins de cinq ans après leur création. Au cours de la même durée, celles qui sont reprises semblent garder la santé plus facilement. Mais le taux de défaillance atteint malgré tout les 20%. Pas de quoi claironner. Bérangère Deschamps, maître de conférence à l’IAE de Grenoble et chercheur au Centre d’études et de recherche appliquées à la gestion (CERAG), estime qu’une « véritable culture de l’entrepreneuriat et du domaine d’activité est indispensable, car la transmission représente une équation complexe à résoudre. Les démarches ne sont souvent pas suffisamment réfléchies et anticipées. La conséquence est que l’entreprise s’en trouve d’emblée fragilisée ». Le repreneur de société est régulièrement décrit comme manquant de maturité professionnelle, trop éloigné des enjeux stratégiques dont dépend la structure.
Pour Gérard Saudry-Dreyer, l’un des éléments essentiels dans le profil du repreneur reste la connaissance sectorielle, en particulier dans les petites entreprises : « Dans les grandes organisations, on peut toujours s’appuyer sur le savoir-faire et l’expertise de collaborateurs spécialistes, mais plus l’entreprise est petite, plus la connaissance personnelle du dirigeant est importante ». Mais l’expérience en tant que pilote d’une organisation n’est selon lui « pas l’essentiel », même si c’est un atout supplémentaire. « Je n’ai jamais été chef d’entreprise auparavant, ce qui n’est nullement un frein à l’heure actuelle. J’ai par contre mené mon parcours professionnel en tant que salarié dans des secteurs connexes à l’aéronautique. Sur ce plan, mon passé est d’une grande utilité », précise-t-il.

L’expérience, c’est bien. Le goût du challenge, c’est mieux.

« L’expérience dans l’entrepreneuriat n’est pas indispensable », confirme Nicolas Hazard. Le Comptoir cible d’ailleurs les projets montés par les 18-30 ans, une population qui n’a souvent aucune expérience de la direction d’entreprise. L’incubateur vise à développer et nourrir d’autres critères. « L’objectif est de mettre en place un module pilote pour les repreneurs, autour duquel nous diffuserons des offres mais aussi des bonnes pratiques pour accompagner l’idée vers le succès », poursuit Nicolas Hazard. Concrètement, les projets de reprise bénéficieront d’un soutien pendant un ou deux ans, par le biais de locaux entièrement équipés (salle de réunion, espace de co-working, etc.), et d’un mentor personnel qui est lui-même chef d’entreprise. Le MoovJee, mouvement des jeunes étudiants entrepreneurs, est chargé d’apporter ses ressources dans ce domaine, et ainsi faire se rencontrer les profils susceptibles de mettre sur pied des orientations efficaces. L’idée est moins de faire du coaching que d’amener l’entrepreneur à se poser les bonnes questions. Le but est de faire du mentor un véritable confident pour toutes les facettes concernant le projet professionnel du repreneur. Les PME accompagnées peuvent appartenir à tout secteur d’activité, mais le Comptoir a surtout vocation à soutenir les TPE.

Si certains avis divergent sur la nécessité de l’expérience passée dans l’entrepreneuriat, l’opinion est unanime lorsqu’il s’agit d’évoquer la question de l’esprit d’entreprise et ce qu’il implique. « Il faut être fortement imprégné de la culture d’entreprise, du goût du management et du challenge. Une grande volonté est indispensable. C’est un véritable choix de vie. Il faut en être conscient », assure Joël Alexandre, vice-président de la CCI Centre, président de la CCI Eure-et-Loir et président de la Commission régionale Création-Reprise d’entreprise. « Une adhésion totale des proches est plus que souhaitable dans ce genre de projet », corrobore Gérard Saudry-Dreyer.

Réussir sa reprise, c’est d’abord être conscient de la spécificité qu’elle représente, ce qui implique en premier lieu une collecte d’informations. « Il faut du temps et de la méthode, mais l’idée reste à la portée de n’importe quelle personne motivée. Lorsqu’il s’agit de se lancer dans l’entrepreneuriat, on pense généralement à la création d’entreprise, et très peu à la reprise. Celle-ci n’est pourtant pas moins intéressante », souligne Nicolas Hazard. Avec leur lot de renseignements et de formations adaptées, les CCI constituent une réponse pertinente pour s’orienter. « Un tel projet peut donner l’impression d’entrer dans une véritable jungle sans savoir comment en sortir, explique Joël Alexandre. En tant que chambre de commerce, nous représentons l’outil le plus utile pour aider le futur chef d’entreprise. Nous avons la connaissance du domaine, nous avons la capacité d’analyser le souhait, de proposer un projet en adéquation, en accord avec le lieu où le repreneur souhaite s’implanter, et bien sûr l’accompagnement fonctionnel (financement, aides techniques, etc.). »

Du conseil et du discernement

« Avec le contexte de crise économique et le marché qui s’est grippé, le nombre de transmissions d’entreprises a récemment connu un coup de frein brutale ; les candidats à la reprise se font moins nombreux. Les opérateurs comme nous deviennent dès lors d’autant plus importants », ajoute Joël Alexandre. Outre ses actions de sensibilisation et d’accompagnement, la CCI Centre propose au sein de sa panoplie spéciale repreneurs une offre de mise en réseau des interlocuteurs. Concrètement, un service d’identification des cédants est mis à disposition, ainsi qu’une analyse précise du type de problèmes auxquels ceux-ci sont confrontés avec leur structure. Des banques de données, intégrant des repreneurs potentiels préalablement identifiés à l’occasion d’actions de communication ou d’événements, sont constituées. « Nous oeuvrons dans le but de favoriser les rencontres entre le bon cédant et le bon repreneur », résume Joël Alexandre.
Mais les CCI ne peuvent pas tout. Apprendre à connaître le cédant et ses intentions semble judicieux. Sans verser dans une méfiance extrême, le repreneur tire généralement des avantages à se renseigner en profondeur. « Certains cédants font beaucoup trop confiance aux repreneurs, d’autres pas suffisamment. On trouve ceux qui dissimulent des informations, obsédés par la vente au prix fort. On trouve aussi ceux qui souhaitent assister leur successeur à long terme, qui sont certains de vendre leur entreprise, avant de se rétracter », indique ironiquement Bérangère Deschamps. Les dirigeants sont nombreux à consacrer une grande partie de leur vie à leur société. Souvent, il s’agit même du fruit de plusieurs générations de travail, au sein d’une même famille. Un contexte qui fait inévitablement intervenir des éléments affectifs susceptibles de rendre le passage de témoin plus complexe. L’objectivité du diagnostic et le prix demandé par le cédant pour sa structure mérite-t-il alors vraiment de ne pas être remis en cause ?
Autre élément essentiel : l’état de l’entreprise quant aux investissements récents réalisés. En achetant une société, un repreneur achète avant tout un potentiel de développement. La formation récente des personnels, les investissements dans les machines et l’outil de production sont des aspects qui, même s’ils augmentent le prix de la transaction, placent la structure dans de bonnes dispositions pour les années à venir. Une trésorerie fournie est également intéressante à négocier avec le cédant, en contrepartie d’un prix de cession plus élevé, car il s’agit là du sacro-saint critère aux yeux des banquiers, qui ouvrira peut-être la porte à de futurs crédits.

Article réalisé par Mathieu Neu

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