Nés à l’étranger, ils apportent en France leur envie de créer. Rencontre avec Chenva Tieu, patron d’Eurotrésorerie et Bertin Nahum, fondateur de Medtech, deux innovateurs à succès.

Immigré hier, entrepreneur à succès aujourd’hui : quel regard portez-vous sur votre parcours atypique ?

Chenva Tieu : Celui d’avoir connu plusieurs vies en l’espace de 40 ans de présence sur le territoire national ! D’abord celle de migrant. Puisque j’ai quitté mon pays de naissance, le Cambodge, avec ma famille, pour fuir les Khmers rouges. C’était en 1975, j’avais 12 ans. Avec ma mère, nous avons rejoint Paris, suivis par mon père, un dirigeant d’entreprise natif du sud de la Chine. J’ai alors commencé à planter mes racines dans la terre de France. En logeant dans les tours du 13e, nous avons vite goûté à la pauvreté mais toujours dans la dignité. Ma mère a commencé à faire la plonge, alors qu’elle n’avait jamais travaillé de sa vie ! J’ai vu ses doigts et ses mains souillés par un quotidien difficile. Puis j’ai découvert l’école et les joies de la langue française que j’ai apprise non sans difficultés. Mon salut est venu d’un prof d’histoire-géo qui m’a lancé une fois : « Tu es nul en français. Tu vas apprendre tes leçons par cœur ». En acquérant la langue par téléchargement, j’ai obtenu des résultats exceptionnels  ! Mon autre chance est celle d’avoir côtoyé la société parisienne. Dès que mon père a acheté une pizzeria rue de la Boétie pour la transformer en restaurant chinois… Son parcours d’entrepreneur – il avait fait fortune dans le transport maritime du temps de l’Indochine Française – n’est sans doute pas étranger aux choix que j’ai empruntés par la suite. Une chose est sûre : en fréquentant très jeune ces deux mondes – la communauté chinoise réfugiée et l’ouest chic parisien – j’ai pu apprendre les codes silencieux et invisibles : comment se tenir à table, les week-ends à la campagne…

Bertin Nahum : Je ne me vis pas comme “un entrepreneur immigré”. Et pour cause : bien qu’étant né à Dakar, au Sénégal, de parents originaires du Bénin, j’ai rejoint la France à l’âge d’un an. C’est dire si j’ai totalement baigné dans la culture française. D’une manière générale, je pense qu’il est primordial de ne pas renvoyer les Français issus de telle ou telle minorité à une identité somme toute virtuelle. Loin de me définir comme un immigré, je me qualifie plutôt comme un Français de la diversité qui assume pleinement ses origines. Si mon parcours peut illustrer tout le potentiel de notre pays en termes de diversité, c’est tant mieux. Car l’hétérogénéité culturelle de la société française ne doit pas juste se refléter dans notre équipe nationale de foot !

 

Ne pensez-vous pas que votre “double culture” apporte justement un plus à l’entrepreneuriat en France ?

CT : Je passe effectivement beaucoup de temps en Asie, mon continent d’origine, dont la croissance peut être profitable à la France. J’ai d’ailleurs écrit en 2009 un ouvrage d’introduction à la mentalité chinoise, Manuel de chinoiseries à l’usage de mes amis cartésiens. Ce livre de dialogue a pour but de confronter les différences de point de vue entre Chine et Occident. En effet, je pense que la France a beaucoup à apprendre de la Chine, qui possède une force mentale, car elle pratique naturellement le triptyque passé-présent-futur en s’appuyant sur sa civilisation, son poids économique et le rang qui sera le sien dans le concert des nations. Et la France a la possibilité de pratiquer ce triptyque en capitalisant précisément sur la richesse de son passé et sa sixième place économique mondiale. Mais elle a encore du mal à élaborer son futur….

BN : Encore une fois, je n’ai pas le sentiment d’être doté d’une “double culture”. En revanche, il est certain que mon histoire familiale m’a apporté une certaine ouverture d’esprit. D’abord en visitant à plusieurs reprises le Sénégal et le Bénin. D’une manière générale, j’ai un profil très international. Je connais bien les Etats-Unis, puisque je me suis expatrié à New York en 2011 pour monter la filiale américaine de ma société, Medtech, concepteur de robots d’assistance chirurgicale. C’est un pays où nous réalisons aujourd’hui le plus gros de notre chiffre d’affaires. Si bien que sur nos 60 collaborateurs, une quinzaine œuvre dans la filiale. Ma politique RH s’inscrit dans cette logique d’ouverture en faisant la part belle à la diversité.

 

A contrario, pensez-vous que vos origines ont pu freiner votre carrière d’entrepreneur en France ?

CT : La vie d’entrepreneur n’est jamais une mince affaire. Mais c’est plus vrai encore pour ceux issus de milieux défavorisés, car ils subissent la double peine : celle de s’engager dans une voie complexe – la création d’entreprise –, tout en étant dépourvus des réseaux et codes implicites nécessaires pour réussir. Je ne suis pas contre l’idée de devoir bosser plus pour y arriver, mais soyons réalistes : la société française a encore un vrai souci avec l’égalité des chances. Personnellement, j’ai eu l’opportunité d’évoluer dans un secteur, les services financiers, où on ne regarde pas qui vous êtes mais la plus-value que vous apportez. C’est pourquoi je n’ai pas eu de difficulté particulière en lien avec mes origines. Mais est-ce le cas de tous les entrepreneurs ? Il n’y a tout simplement pas de renouvellement des élites en France. Une petite oligarchie de 500 personnes détient les manettes du CAC 40, de la politique et des médias. Et cette inégalité démarre dès l’école. J’ai dû moi-même y faire face en pleine révision du Bac. Voyant passer mes camarades avec des enveloppes kraft à la main, je leur ai demandé à quoi elles servaient. Dès lors, j’ai découvert un nouveau monde : les inscriptions aux classes prépas ! J’ai vécu comme une injustice de ne pas avoir été informé de telles filières. Et pour cause : dans les familles peu au fait de la complexité de l’enseignement supérieur, les choix d’orientation – pourtant capitaux – sont souvent laissés de côté. Et l’école – censée remplir ce rôle – est défaillante ! C’est pour pallier une telle situation que je me suis engagé en politique et dans diverses associations. En créant, en 2005, “Les entretiens de l’excellence” pour inciter les ados à se tourner vers des filières sélectives, et en présidant en 2008 la chaire Management et diversité de mon ancienne université, Dauphine. Enfin, j’ai été co-fondateur du Club du XXIe siècle, qui rassemble l’élite républicaine issue de la diversité.

BN : Ce serait mentir que d’affirmer cela. Bien sûr, je suis conscient que le racisme existe, en France comme ailleurs, et qu’il induit de réelles discriminations sur le marché du travail ; cela étant, j’ai toujours refusé de m’enfermer dans une réalité “victimaire” ou d’en faire l’alpha et l’omega de ma carrière, ou plus généralement, de ma relation aux autres. La solution consiste à ne tomber ni dans le déni, ni dans la paranoïa ! Car s’il existe une tendance naturelle des êtres humains à favoriser ceux qui leur ressemblent, la République française est loin de promouvoir un quelconque racisme structurel. Ma couleur de peau, mon appartenance à une minorité sont certes des données clés qui ont influencé mon parcours, mais elles n’en restent pas moins anecdotiques à de nombreux égards. Je pense que les plus grandes barrières auxquelles on fait face dans la vie sont celles que l’on s’impose à soi-même. D’où la nécessité de ne jamais s’auto-limiter et surtout de croire en soi.

 

Quelle image avez-vous de la création d’entreprise en France ?

CT : Les opportunités en France sont nombreuses pour les entrepreneurs, quels qu’ils soient. Cette forte ouverture de notre pays à l’égard de l’entrepreneuriat répond à un intérêt croissant de nos jeunes vis-à-vis de la création d’entreprise. Il y a 20 ans il n’était pas tendance de lancer sa start-up, aujourd’hui le virus entrepreneurial touche tout le monde ! C’est très enthousiasmant, mais toutefois pas aussi réjouissant qu’on pourrait l’espérer. Et pour cause : si nos jeunes ont des projets de création formidables, encore faut-il qu’ils soient soutenus dans leurs démarches ! Et c’est bien là que le bât blesse, tant le financement reste un problème majeur dans notre pays ! Déjà dans les années 90, lorsque j’ai lancé ma première entreprise, Eurotrésorerie, j’ai rencontré des difficultés pour lever des fonds, alors que mon père – sans passé ni avenir –, avait, une vingtaine d’années plus tôt, suscité la confiance des banques, en obtenant le prêt pour racheter sa pizzeria. Heureusement, ma société de conseil en services financiers nécessitait à l’époque peu de fonds et j’ai pu trouver une alternative. Mais lorsque j’ai lancé Discountis en 2000, distributeur électronique de crédit immobilier, le refus des banques fut bien plus pénalisant tant mon besoin en capitaux était patent et urgent. C’est terrible de voir combien l’industrie bancaire est aujourd’hui absente…

BN : La création d’entreprise en France reste ultra dynamique, et ce, grâce à l’existence d’un bon système éducatif et surtout d’un éco-système en matière d’innovation très performant, favorisant la créativité. Autant d’atouts reconnus au-delà de nos frontières. Cependant, comme moult entreprises innovantes, nous avons eu du mal à être reconnus au départ en France et à être pris au sérieux. Bien souvent, il faut passer par l’étranger pour convaincre l’Hexagone. Sans les Nord-Américains pour reconnaître notre technologie, nous aurions pu rester dans l’ombre…

 

D’après vous, quelles ont été les clés de votre succès entrepreneurial ?

CT : La persévérance ! Car être entrepreneur, c’est savoir trébucher et se relever. Tout au long de mon parcours, j’ai rencontré des difficultés qu’il a fallu surmonter. Surtout lors de la phase de mise en œuvre sur le marché. Et pour cause : il s’agit de savoir constamment convaincre quant à la pertinence de son innovation, et ainsi de lever les réticences qui peuvent subsister.

BN : La confiance en soi et en son projet est un levier essentiel. Ainsi, le leitmotiv qui m’a animé dès le départ était la volonté de révolutionner la chirurgie en misant sur la robotique. Grâce à ma force de conviction, j’ai remporté le concours national d’aide à la création d’entreprise de technologie innovante qui m’a permis de concrétiser mon projet  : lancer ma start-up, Medtech, en 2002. Et ainsi développer Brigit, un robot destiné à la chirurgie orthopédique. J’étais convaincu de l’intérêt économique et surtout sociétal et médical de la démarche, à savoir améliorer la prise en charge des patients. Ainsi, même lorsque j’ai peiné à trouver des investisseurs pour me suivre – l’américain Zimmer, le leader mondial de la chirurgie orthopédique, a voulu racheter la start-up –  j’ai refusé de revendre, préférant céder le portefeuille de brevets en échange de plusieurs millions d’euros. Cela nous a permis de rebondir en ayant les ressources nécessaires pour développer Rosa Brain, robot dédié aux opérations du cerveau. C’est dire si ma détermination a été essentielle pour maintenir le cap ! De quoi susciter in fine la confiance de mes proches collaborateurs, sur laquelle j’ai pu m’appuyer à des moments clés du développement de Medtech  : au démarrage, lors de l’ouverture de nos cinq filiales à l’étranger, lors de l’introduction en Bourse de la société fin 2013… C’est cette confiance qui amène la réussite, et surtout aide à gérer les échecs inévitables de la vie d’entrepreneur.

 

Charles Cohen

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