Jeunes, sans expérience, sans réseau, parfois sans ressources, mais avec des idées, des envies et de la niaque. La banlieue offre aussi des réussites éclatantes.

Patrick Kanner, ministre de la Ville, de la Jeunesse et des Sports et Hervé Marseille, Sénateur-maire de Meudon, Vice-Président du Sénat entourent Anne-Cécile Ratsimbason, lauréate nationale "Grand Prix Talents des Cités" 2015
Patrick Kanner, ministre de la Ville, de la Jeunesse et des Sports et Hervé Marseille, Sénateur-maire de Meudon, Vice-Président du Sénat entourent Anne-Cécile Ratsimbason, lauréate nationale “Grand Prix Talents des Cités” 2015

Le 20 octobre dernier, François Hollande était en visite à La Courneuve pour encourager l’emploi et l’entrepreneuriat dans les quartiers sensibles. Booster la création d’entreprises dans les zones prioritaires peut faire reculer le chômage, mais c’est également un moyen de rendre hommage à la « vitalité » et à «l’engagement» d’habitants sans cesse pointés du doigt. « Il existe dans les quartiers de véritables mines d’or inexploitées », souligne Hervé Azoulay, coauteur de

« L’Intelligence des banlieues », un ouvrage qui plaide pour le développement de réseaux économiques dans les cités. Dans chaque banlieue, de jeunes entrepreneurs créent un immense espoir pour d’autres jeunes confrontés à la difficulté d’accéder au monde du travail et à toutes formes d’exclusion sociale et économique.

 

Plus de rampes d’accès qu’auparavant

225782 entreprises ont été créées en France entre janvier et mai 2015. Parmi elles, combien l’ont été par des entrepreneurs de banlieues, ni sortis d’HEC ni fils-à-papa, bref des personnes souvent issues de l’immigration et dont l’unique ressource n’est autre que leur idée géniale ? Plus nombreux à se lancer dans les zones prioritaires qu’ailleurs, les jeunes créateurs d’entreprise sont aussi plus fragiles. « La moitié des entreprises disparaît dans les trois ans, faute d’accès aux financements et aux débouchés commerciaux », observe Majid El Jarroudi, fondateur de l’Agence pour la diversité entrepreneuriale (Adive), qui rapproche les petites sociétés de banlieue des directions achats des grands groupes. Pourtant, les quartiers dits «sensibles» connaissent un fort dynamisme entrepreneurial. « Si les entrepreneurs de ces territoires ont un ancrage territorial stratégique, ils subissent pourtant un manque de débouchés commerciaux et une situation socio-économique précaire (isolement des territoires, absence de modèle de réussite…) », tempère Majid El Jarroudi. Pour ce symbole d’une nouvelle génération d’entrepreneurs franco-marocains, un seul credo : « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer  ». Aujourd’hui, l’entrepreneuriat est accessible à tous. Même si « l’ascenseur social est resté bloqué tout en haut et que les escaliers sont semés d’embûches », déplore Yamna Chriraa. Pour faire bouger les choses, cette jeune cadre a décidé de créer, avec une vingtaine d’entrepreneurs originaires de quartiers populaires, le club Capacités à Nantes. Objectif : accompagner les porteurs de projets et valoriser les actions des zones urbaines défavorisées de Loire-Atlantique. Des initiatives de ce genre, il s’en crée quotidiennement en France. Et heureusement ! Car seuls 15% des entrepreneurs issus de territoires fragiles pensent à se faire accompagner, selon le rapport 2012 de la Cour des Comptes.

 

Transformer ses faiblesses en atouts

« Je crois fièrement en mon quartier. Ma double origine, franco-malgache, est ma principale force », confie Anne-Cécile Ratsimbason, qui a remporté il y a quelques semaines le Grand Prix Talents des Cités 2015. Cette jeune Niçoise de 30 ans a créé une entreprise de mode médicale qui fabrique et commercialise des vêtements et accessoires réalisés sur mesure pour les personnes hospitalisées, afin de les aider à mieux accepter leur traitement. « J’ai d’abord été récompensée en 2014 par le jury régional du concours Talents des Cités, qui propulse les créateurs d’entreprise issus de quartiers prioritaires sur le devant de la scène. Grâce aux 2000 euros du concours, j’ai pu acheter des machines plus performantes pour créer mes vêtements », se souvient-elle. Avec cette nouvelle distinction, elle vient de recevoir 7000 euros de plus qui lui permettront d’investir dans une sous-traitance ponctuelle afin de gérer les grosses commandes. « Étant issue d’un couple mixte, dans le quartier prioritaire Nice Coeur de Ville, où les jeunes entreprises sont rares, je suis d’autant plus heureuse que mon projet soit mis en avant », se réjouit-elle. Anne-Cécile Ratsimbason a suivi une par une les étapes de la création d’entreprise. Comme tant d’autres avant elles. Car le parcours du jeune entrepreneur est identique qu’il soit issu d’un milieu favorisé ou d’un quartier difficile : valider ses idées et sa motivation, s’informer sur la création d’entreprise, lister les actions à mener, élaborer une étude de marché et un business plan, étudier les aides proposées, préparer le montage du financement, établir les statuts de l’entreprise, trouver un local professionnel, déposer son dossier de création… Si la panoplie du jeune entrepreneur est plutôt universelle, ce sont les petits « coups de pouce  » du quotidien qui peuvent s’avérer inégaux : l’apport financier, le réseau, le banquier, un mentor, etc. Premier conseil : ne jamais baisser les bras. « C’est le porteur du projet qui conditionne sa réussite. Il faut croire en soi et en sa qualité de pouvoir porter un projet, peu importe de quel milieu on est issu. Quand on n’a pas fait d’études, quand on vient d’un quartier défavorisé, on redouble d’énergie. Il faut se servir de toutes ses faiblesses comme autant d’atouts », conseille Anne-Cécile Ratsimbason. Autre conseil : savoir bien s’entourer et apprendre à mettre son ego de côté quand il le faut pour demander de l’aide. « Quand j’ai monté mon entreprise, j’ai été étonné du nombre d’organismes de soutien aux jeunes entrepreneurs. L’ADIE (Association pour le droit à l’initiative économique) et les boutiques de gestion m’ont parrainé, m’ont appris les bases du management, de la gestion, m’ont donné des conseils juridiques… Et ce qui m’a manqué, notamment le fonds d’investissement, je l’ai créé avec les Business Angels des Cités ! », ajoute pour sa part Aziz Senni, entrepreneur issu du Val-Fourré, dans son dernier ouvrage « Monte ton biz  ». Apprendre à savoir faire confiance est tout aussi important : « Quand les boutiques de gestion ont commencé à m’aider, je me suis demandé où était le piège. Et il n’y en avait pas : il faut apprendre à faire confiance, mais cela ne signifie pas être crédule pour autant ! », confie-t-il.

 

Les banques ne suivent pas toujours

Le principal frein à la création d’entreprise, c’est bien le financement, tout particulièrement dans les quartiers difficiles. Rachida Bouatassa Martin, qui a fondé en 2006 Knowledge Partners, une société de formation professionnelle, en connaît un rayon. « Enfant d’immigrés, femme métissée, cinq enfants, 1,58 mètre… », la jeune femme énumère avec humour les « tares » qui l’ont rendue insolvable aux yeux des banquiers. Son brillant parcours n’était manifestement pas suffisant. « J’avais obtenu un crédit de 30000 euros dans une banque des Mureaux, dans les Yvelines. Une semaine avant l’ouverture de mon centre de formation, elle s’est désistée ! ». Lasse, Rachida Bouatassa Martin casse la tirelire familiale et contracte un prêt à la consommation. A la fin de sa première année d’activité, son chiffre d’affaires se monte à 600 000 euros et, surtout, ses comptes sont à l’équilibre ! Aujourd’hui, courtisée par les banques, elle s’en amuse. Quand les banques ne jouent pas totalement leur rôle, il vaut mieux se tourner vers d’autres sources de financement. « Pour pallier la frilosité des banques et des fonds d’investissement classiques, des réseaux de financement existent et sont quelquefois très performants », indique Majid El Jarroudi, de l’Adive. En 2007, PlaNet Finance – l’ONG de Jacques Attali spécialisée dans le microcrédit –  lançait FinanCités, une société de capital-risque solidaire dotée de près de deux millions d’euros, avec le concours de la Caisse des Dépôts et Consignations et de la banque HSBC. Invest Banlieues participe également à la création de start-up dans les cités, comme Impact Partenaires, société de gestion à vocation sociale, qui investit dans des entreprises développant un impact remarquable en termes d’emplois dans les zones urbaines défavorisées, d’insertion, de handicap et d’apprentissage. Et tant d’autres encore…

 

« Quand on part de rien, on n’a rien à perdre »

Des «success stories» éclatantes, la banlieue en regorge et en raffole. Les quartiers sont un vivier insoupçonné de talents et de réussites entrepreneuriales. Ce n’est pas un hasard si le Sénat a créé le prix «Talent des cités», récompensant les pépites des zones déshéritées. Depuis son lancement en 2002, ce «label» a déjà couronné des centaines de jeunes créateurs d’entreprise ou porteurs de projets, endossant ainsi le rôle d’ambassadeurs de la réussite et d’exemples à suivre. Et à tous ceux et celles qui rêvent de tenter aussi leur chance, Aziz Senni donne cet ultime conseil : avoir de l’audace, toujours de l’audace. « Quand on part de rien, on a rien à perdre. Donc autant prendre son destin en main. »

 

Anne Diradourian

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