«Tweed a compris de suite, dès mon retour en février 2013, que rien ne serait plus comme avant. Qu’on ne se baladerait plus ensemble. Maligne, elle a saisi, même si elle accepte que je la gronde quand elle a fait une bêtise, que je ne pourrai plus lui courir après. Elle en profite. » La chienne, berger australien, près de son maître assis dans son fauteuil, veille discrètement à sa sécurité en jetant un œil concentré vers l’intrus. Blésois de naissance, Frédéric Sausset, 46 ans en février, vient de descendre de son véhicule, un fourgon en partie aménagé à l’aide d’accessoires dont il a eu l’inspiration. Car les idées ne manquent pas dans la tête de ce Geo Trouvetou qui a perdu bras et jambes après une septicémie foudroyante en juillet 2012, juste après une simple égratignure, en pleines vacances landaises.

Frédéric Sausset à côté d’une Audi aménagée, sur le circuit des 24 Heures du Mans
Frédéric Sausset à côté d’une Audi aménagée, sur le circuit des 24 Heures du Mans

« J’ai parcouru près de 50000 km depuis que j’ai pu reprendre le volant. C’est différent des émotions ressenties avec ma sportive de l’époque, mais ça m’a rendu une partie de mon autonomie et ça me permet de préparer au mieux les 24 Heures du Mans. » Car en juin 2016, Frédéric Sausset s’élancera pour la course mythique au volant d’un prototype LMP2, dans des conditions identiques à celles des pilotes professionnels.

 

Sortie de piste

Car, même s’il sait que la route sera longue, le pilote n’a que ce but, en cible et ligne de mire. Une route dont le dynamique quadra a déjà parcouru plusieurs étapes depuis son réveil à Tours quand, après un long coma, il a vu apparaître quatre médecins « masqués » dans le cadre éblouissant du plafond blanc de sa chambre d’hôpital stérile. Les toubibs lui ont gravement annoncé que rien ne serait plus comme avant. Jamais et définitivement.

La suite lui appartient : « Présente à ce premier réveil, mon épouse, dans son scaphandre stérile, m’apportait tout son amour, la première des thérapies mais, sur le coup, je n’ai rien compris car j’étais entubé, perfusé et sous l’emprise de forts calmants. C’était le 15 août 2012. J’ai tout appris ensuite : j’avais été cliniquement mort deux fois après un coma. Les deux médecins consultés sur place, dans les Landes, avaient diagnostiqué une insolation, puis un vilain mal de dos dû au transport d’un sac trop chargé. L’égratignure s’était transformée en septicémie foudroyante. Seul moyen de survie : l’amputation des quatre membres-moteurs, car la gangrène gagnait du terrain toutes les heures. J’ai de plus en plus de doutes sur les premiers diagnostics, croyez-moi ! J’ai demandé à mon épouse, qui ne pouvait pas me rendre visite plus de quinze minutes par jour, de m’apporter une grande photo d’elle et de nos deux filles (11 et 17 ans à l’époque). J’ai regardé ce cliché sans discontinuer. Il fallait que je me batte pour elles, sans sombrer. Ma famille et mes très proches amis de toujours m’ont accompagné dans « ma reconstruction ». Grâce au contrat de protection familiale souscrit auprès de ma compagnie d’assurances AXA, j’ai pu préparer mon retour à domicile en équipant celui-ci ainsi que mon véhicule. Dès mes premiers tests de conduite sur le parking de mon entreprise avec le véhicule équipé du système que j’avais imaginé, j’ai voulu reconduire. Depuis juillet 2013, c’est à dire un an après seulement, je peux me déplacer seul, et aller notamment dans les sept magasins de prêt-à-porter (Blois, Vendôme et Châteaudun), que nous gérons avec mon épouse. Et je suis en contact permanent par Internet et/ou téléphone avec leurs responsables. Comme si j’avais eu un pressentiment, je les avais tous équipés en accès par/pour des handicapés, alors que la loi n’était pas encore en vigueur et ne l’est toujours pas, d’ailleurs. Comme j’avais aussi vu le film «Intouchables» qui m’avait frappé… »

 

Nouveau départ

Par la suite, il sympathise avec le nageur Philippe Crouzon, qui a réussi l’exploit en 2010 d’être le premier amputé des quatre membres à traverser la Manche à la nage. Frédéric Sausset plaisante : « Je lui ai laissé le créneau «natation», car on ne pouvait être deux sur le même type de compétition, avec le même handicap ». Lorsqu’il se tourne vers la compétition automobile avec l’objectif de courir au Mans en 2016, son entourage commence par croire à une lubie passagère. Nenni. Contacté, le pilote régional Christophe Tinseau, 11 participations au Mans, qui est aussi un proche, s’exclame « Ah, la vache ! » avant de se pencher sur ce dossier « pas simple ».

Le Blésois rencontre ensuite les cadres de l’Automobile club de l’Ouest (ACO) au Mans. Vincent Beaumesnil, son directeur sportif, ne ferme pas la porte : « Ce ne sera pas facile, je ne vous le cache pas, mais je ne dis pas non, de suite ». Avant d’énoncer trois conditions : obtenir l’accord du reste du bureau de l’ACO et des médecins couvrant l’épreuve ; être capable de performances dignes de figurer dans le panel des pilotes, car l’épreuve mancelle s’est considérablement professionnalisée et les performances y sont indispensables ; rassembler un budget pour satisfaire aux épreuves précédant la plus mythiques des courses automobiles du monde.

Les premiers essais au Mans sur une Audi spécialement aménagée ont permis au néo-pilote de signer un tour en 2,04 minutes. Un rythme loin d’être ridicule face aux 2,02 de celui qui sera son copilote, Christophe Tinseau.

 

Dernière ligne droite

2015 pointe déjà le bout de son nez et une autre course a commencé pour trouver plusieurs millions d’euros afin de participer aux sept épreuves V2V en Europe (Dijon, Le Castelet, Barcelone, Portugal, Italie…). Ce sera au volant d’une Ligier équipée de tout un système mis au point par Frédéric Sausset lui-même, avec des spécialistes de l’ingénierie automobile du Mans, en partenariat avec les principales écuries d’endurance françaises, OAK Racing endurance et ORECA. L’engin est en cours de fabrication et de montage à Magny-Cours.

« Les grands pilotes valides me suivent et m’encouragent. Je suis surpris de les voir séduits par le projet SRT 41* que j’ai créé. Sébastien Loeb est venu me voir tourner au Mans. Mon épouse et nos filles aussi. Elles étaient heureuses pour moi. Tout n’était donc pas perdu. Maintenant, je recherche des partenaires et/ou des sponsors pour m’aider à mener mon rêve fou jusqu’à son terme. Une association est en cours de finition, en relation avec l’administration fiscale, pour pouvoir recevoir des dons défiscalisables. Je pourrai prouver que la force de réussir mon projet permettra aux bien-portants d’avoir un autre regard sur le handicap. Valide, je pratiquais le footing, le VTT, le hand, l’athlétisme, le ski et bien d’autres sports. Je n’avais jamais pensé à la compétition automobile de haut niveau. Je peux y réussir avec l’aide de bonnes volontés si elles veulent bien me suivre. » Le défi est lancé !

Un dernier mot ? « Le handicap me permet un luxe incroyable que j’utilise volontiers : c’est de dire aux cons qu’ils le sont, et, parfois, cela fait du bien ! » Trouvant que l’entretien tire en longueur, Tweed nous fait comprendre qu’il faut stopper l’interview. Avant de devenir trop con dans nos questions….

 

Article réalisé par Richard Ode

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