Ils ont l’énergie des jeunes premiers et l’expérience des anciens. Les entrepreneurs seniors émergent, en attestent les portraits qui suivent. Et ce malgré les hésitations d’une société étonnée de ces papy boomers énergiques, qui peuvent faire de l’ombre à leurs cadets plus timorés. Analyse d’un phénomène bientôt de masse, qui franchit les écueils pourtant nombreux…

"Trop âgé pour créer ma boîte ? Tu vas tâter de ma canne !"
« Trop âgé pour créer ma boîte ? Tu vas tâter de ma canne ! »

Françoise Raverdy vient de lancer sa propre marque, baptisée Dooderm, et propose des « vêtements de santé » (pyjamas, maillots de corps et sous-vêtements) en fil d’argent, pour soulager les personnes qui souffrent de maladies de peau. Annick Jehanne développe la plateforme Hubmode, première plateforme professionnelle spécialisée dans les secteurs de la mode et du textile, offrant à distance tous les nouveaux outils de l’e-learning, des MOOC (cours en ligne gratuit et ouvert à tous) à une web TV spécialisée. Patrick Andrzewski, après 20 années de salariat dans les métiers de la mécanique, est devenu boulanger dans son village avec l’envie de le redynamiser en offrant un service de proximité aux habitants. Leur point commun ? Ils sont tous trois seniors, ont une vie professionnelle riche – et parfois semée d’embûches – derrière eux, et une énergie à revendre pour de longues années. Françoise, Annick et Patrick sont ce que l’on appelle aujourd’hui des seniorpreneurs, ou entrepreneurs seniors. Ce phénomène s’est amplifié ces dernières années à la faveur du rallongement de l’espérance de vie, du vieillissement de la population active et du chômage croissant des plus de 50 ans. La cinquantaine et a fortiori la soixantaine, ces périodes cruciales dans la vie d’un salarié ou d’un demandeur d’emploi, qui voit les recruteurs peu enclins à parier sur lui parce qu’ils le considèrent souvent comme « trop vieux ou trop cher ».

« Aujourd’hui, de nombreux retraités deviennent auto-entrepreneurs (90% des seniors entrepreneurs) et créent leur activité. Pour eux, ce statut est très utile. C’est une ineptie d’être salarié quand on est à la retraite. Fiscalement, mais aussi en terme d’horaires… Le retraité actif a tout intérêt à devenir entrepreneur », explique Caroline Young, auteur de « 60+ actifs, pourquoi le travail post-retraite est indispensable ? » et présidente d’Experconnect, qui met en relation les entreprises avec des retraités auto-entrepreneurs, anciens cadres et experts dans des secteurs de pointe. Ainsi, en France, plus de 50000 personnes d’au moins 50 ans ont créé une entreprise en 2008 (statistiques ACPE). En 2010, 51% des seniors salariés ou à la recherche d’un emploi se disaient prêts à entreprendre (CSA et l’APCE). Ces seniorpreneurs dessinent une autre figure de l’entrepreneur, qui n’a pas le même attrait pour l’appât du gain, le goût du risque ou le désir de diriger. Mais pourquoi, alors qu’ils pourraient couler des jours heureux de jeunes retraités, cherchent-ils à tout prix à se lancer dans cette aventure périlleuse ?

« Les seniors ne sont pas des gens qui sont vieux »

Certains n’ont pas vraiment le choix. Pour le sociologue Serge Guérin, professeur à l’ESG Management School, ces seniors entrepreneurs sont obligés de reprendre une activité́ professionnelle pour faire face à une augmentation du coût de la vie. L’entrepreneuriat permet de générer des revenus complémentaires pour assurer leur quotidien (s’ils sont en situation de chômage) ou un complément de salaire (en cas de retraite non suffisante). D’autres le font pour maintenir du lien social quand le bénévolat et la vie associative ne suffisent plus. Enfin, il y a ceux qui souhaitent prolonger une activité professionnelle et transmettre aux générations futures leurs connaissances, leur savoir-faire et leur expertise. Mais d’autres raisons poussent à créer : rebondir après un licenciement, pouvoir maîtriser sa fin de carrière, être son propre patron, concrétiser un projet longuement mûri, soutenir financièrement ses ascendants et descendants. Alors que les entreprises ne savent plus utiliser les seniors, comment ouvrir de nouvelles portes pour une deuxième vie professionnelle ? Et comment transformer cet allongement de la durée de vie active en facteur positif pour le développement économique local ? « Les seniors ne sont pas des gens qui sont vieux, écrit Serge Guérin dans un ouvrage(*). Loin d’être une charge ou un fardeau, les seniors sont l’avenir de la France. Il s’agit désormais de se poser les bonnes questions : quels modes de vie pour cette nouvelle société ? Comment valoriser l’emploi des seniors ? Comment envisager les solidarités et la coopération entre les générations ? » Car selon lui, il s’agit d’inventer une nouvelle société, la « silver économie », plus attentive à l’autre. Finalement, une vision très positive du statut de senior.

Alors, 50-60 ans, le bel âge pour créer sa boîte? « Oui, mais certainement pas tout seul. Ce n’est pas parce qu’on a été cadre supérieur ou dirigeant d’une entreprise que l’on est capable de créer sa propre entreprise », nuance Danièle Lefebvre, directrice d’Initiative Lille Métropole Nord, plateforme de financement et d’appui à la création/reprise et au développement d’entreprises, membre du réseau national Initiative France. En novembre 2013, ce premier réseau associatif de financement des créateurs d’entreprise et le fonds d’innovation d’AG2R La Mondiale, premier groupe de protection sociale et patrimoniale, ont signé une convention de partenariat visant à créer le « Programme +45 », un dispositif d’accompagnement spécifiquement dédié aux entrepreneurs de plus de 45 ans. « Aujourd’hui, on commence à devenir vieux assez jeune ! Si à 45 ans on cherche un emploi, les chances sont faibles d’en trouver un. Ce programme propose un traitement privilégié à destination de personnes qui n’avaient pas vocation à être entrepreneurs », avait déclaré lors de la signature du partenariat Louis Schweitzer, président d’Initiative France et ancien PDG de Renault. « Il s’agit de faire entrer un porteur senior dans un dispositif renforcé sécurisant, car ces personnes ont besoin d’être rassurées. Le porteur pourra prendre des modules à la carte. L’objectif n’est pas de faire entrer tous les seniors dans le dispositif. Nous accompagnons aujourd’hui dans le réseau national 20% de public senior. Notre objectif est d’atteindre 35% d’ici fin 2016 », poursuit Danièle Lefebvre. Le projet est actuellement testé auprès de 12 plateformes pilotes. Il devra se déployer à l’ensemble du réseau d’ici 2016. L’ambition à terme est d’accroître de près de 70% le nombre de projets d’entrepreneurs de plus de 45 ans financés et d’aider 5300 projets tous les ans soient 2300 entrepreneurs supplémentaires de plus de 45 ans chaque année.

Aucune aide spécifique accordée aux entrepreneurs seniors

L’entrepreneuriat des seniors est bien plus qu’une mode. Mais rares sont encore les structures qui les accompagnent dans leur aventure entrepreneuriale. Au niveau des aides à la création et à l’accompagnement, on constate qu’aucune aide spécifique n’est accordée aux seniors qui souhaitent entamer une création d’entreprise. « Notre dispositif d’accompagnement s’adresse à tous : chômeurs, moins de 25 ans, femmes, seniors. Nous traitons n’importe quel porteur de projet de la même façon », énonce Franck Seels, directeur délégué au programme Je Crée en Nord-Pas-de-Calais. Même s’il tempère en ajoutant : « Nous apportons un complément d’information et de formation selon les besoins et le projet présenté ». Du côté des dispositifs d’aide publique, l’ACCRE peut permettre sous certaines conditions d’accéder à une exonération des charges sociales pendant un an et le NACRE propose un accompagnement et un prêt à taux zéro. Mais il prend en compte formellement « les demandeurs d’emploi non indemnisés de moins de 26 ans ou de plus de 50 ans ». Ces deux aides ne sont donc pas exclusives aux seniors.

Pour aider les porteurs de projets de plus de 50 ans, des structures privées ou associatives ont été créées (lire ci-contre). Soutenue par Innotex, unique incubateur textile en France, Françoise Raverdy s’est installée il y a quelques mois au sein de la ruche d’entreprises de l’Épidémie, à Tourcoing, à deux pas du Centre européen des textiles innovants (CETI). Initiative Lille métropole Nord a soutenu son projet, en lui accordant un prêt d’honneur de 20000 euros. De son côté, le mécano qui se rêvait boulanger, Patrick Andrzejewski, accompagné par une boutique de gestion (BGE), a investi plus de 50000 euros dans son entreprise individuelle. Sa banque lui a fait confiance en lui accordant un prêt NACRE, gage de pérennité. Mais la frilosité actuelle des banques n’épargne pas les seniorpreneurs. Compliqué en effet pour un patron retraité de décrocher un crédit bancaire à 60 ans bien sonnés, aussi sérieux et motivé soit son projet. Si l’entrepreneuriat senior a de beaux jours devant lui, le chemin reste long à parcourir….

(*) « La nouvelle société des séniors », Serge Guérin, éd. Michalon, 2011.

 

Article réalisé par Anne Diradourian

Retour sur expérience

Certains seniors ont foncé. Retrouvez leur témoignage dans la 13ème édition du journal EcoRéseau.

  • Alain Mathecowitsch, 58 ans, serial entrepreneur chargé de l’animation de la chaire Web Social 2.0 à Epitech, fondateur de la plateforme OuiPearls
  • Denis Kuentz, 77 ans, président fondateur de la chaîne des Hôtels Roi Soleil fondée à l’âge de 57 ans
  • Gérard de Giovanni, 70 ans, fondateur à 58 ans et gérant de Meije Développement, directeur associé de Core Advice, membre de SIBESSOR, société de business angels
  • André Olivier, 62 ans, fondateur de Cave Lex, organisme de formation aux métiers de la paie et des RH
  • Jean-Olivier Lefebvre, fondateur à 61 ans de Coéthique, spécialisée dans la conduite du changement
  • Michel Gien, 66 ans, cofondateur de Twinlife, qui développe des solutions de communication
  • Thierry Benault, fondateur à 60 ans d’Infinitics, spécialiste de l’impression

 

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