Prévoir la disruption

L’innovation de rupture, qui casse brutalement les conventions, serait difficile à anticiper. Il n’en est rien, à condition de penser correctement.

Uber est disruptif. Pour Gérard Mestrallet, le président d’Engie, la disruption est une opportunité. AccorHotels emploie un « chief disruption and growth officer ». La disruption est à la mode. « L’innovation disruptive est une innovation de rupture, par opposition à l’innovation incrémentale, qui se contente d’optimiser l’existant », souligne Jean-Marie Dru, qui a inventé le concept dans les années 90. La disruption, idée radicalement nouvelle qui détruit les conventions admises, est tellement brutale qu’elle semble impossible à anticiper. C’est ce que semble penser le philosophe Bernard Stiegler qui, dans son ouvrage « Dans la disruption, comment ne pas devenir fou ? », décrit la disruption comme un devenir aveugle, une stratégie du chaos impossible à prévoir. D’autant qu’elle semble émerger de nulle part, sinon des intuitions du patron disrupteur dont le modèle parfait, Steve Jobs, « était (…), un homme dont les visions venaient de nulle part et découlaient de l’intuition plutôt que d’un processus mental », comme le souligne son biographe. Mais la disruption est créée et non engendrée. Elle naît d’un chef qui a une pensée et un passé. Steve Jobs a été nourri de culture hippie, a pris LSD, a séjourné en ashram. Un parcours certainement plus disruptif que celui du brillant élève Bill Gates, formé au cocon de Harvard. C’est dans cette culture que Jobs s’est forgé sa vision, c’est-à-dire l’intention claire de la direction à prendre. Si l’histoire des entrepreneurs donne des indices, encore faut-il connaître l’organisation d’où peut émerger la disruption. Une organisation qui porte ou non d’éventuelles innovations technologiques. Une organisation qui peut créer les structures sociales permettant la disruption. Alors la disruption peut naître. Mais elle peut aussi échouer à s’imposer dans le monde réel. Echec ou réussite seront le fruit de l’état des rapports sociaux à un moment donné et leurs possibles évolutions. C’est donc à ces trois conditions, humaines, organisationnelles et sociales qu’il sera possible de prévoir et donc de maîtriser la disruption. Afin de ne pas devenir fous.

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