L’art de la sieste en entreprise

Siester même sans baver au travail n’est pas encore tout à fait rentré dans les mœurs...
Siester même sans baver au travail n’est pas encore tout à fait rentré dans les mœurs...

Source de performances ?

Longtemps taboue, malgré ses bienfaits tant sur la productivité que sur la santé, la sieste s’immisce dans les pratiques des entreprises, avec notamment l’émergence d’espaces dédiés.

Par Elsa Bellanger

Pratiquée au Japon ou en Espagne, droit des travailleurs inscrit dans la Constitution en Chine, la sieste en entreprise reste, en France, une idée « farfelue » pour 36% des Directeurs administratifs et financiers (DAF), interrogés en 2014 par le cabinet de recrutement Robert Half France. Elle peut être associée à du temps volé à la journée de travail ou susciter un soupçon de faiblesse, de paresse ou d’incompétence. Pourtant, face à la dette chronique de sommeil des Français (plus d’une heure de retard de sommeil par jour et par personne), « même une sieste courte de moins de 5 à 20 minutes permet de lutter contre les effets de fatigue induit par cette dette », plaide Caroline Rome, sophrologue spécialisée en vigilance et sommeil, attachée au centre du sommeil de l’Hôtel Dieu de Paris.

Selon un sondage de 2011 de l’Institut du sommeil et de la vigilance (INSV), 21% des personnes interrogées se sentent somnolentes au moins trois fois par semaine et 7% s’endorment dans la journée sans pouvoir résister. « 60% des Français font la sieste, que ce soit le week-end en se laissant aller à un sommeil léger ou plus profond, ou simplement par ce qu’on appelle une sieste “flash”, en fermant les yeux fermés cinq minutes », rappelle Cécile Henri, qui a ouvert le centre de sieste et de relaxation My Cup Of Time, dans le quartier d’activité de la Part Dieu à Lyon, et assure des sessions de sensibilisation dans les entreprises. D’après une autre étude de l’INSV (2012), 19% des actifs s’autorisent un petit somme en catimini pendant leur journée de travail. Qu’elle se déroule dans leur voiture ou aux toilettes, la sieste qu’ils s’accordent leur permet de combler un déficit de sommeil.

Vigilance, concentration et performance améliorées

« À la naissance de mon premier enfant, mes nuits se sont réduites, avec un impact sur mes journées de travail, témoigne Vincent D’Hondt, fondateur de The Nap Concept. J’étais moins concentré, moins efficace, plus irritable. » Insatisfait, il s’inspire des pratiques de récupération des sportifs et commence à faire la sieste, d’abord dans sa voiture, puis dans son bureau. « Au début, ça faisait sourire mes collègues. Mais le résultat était là : je retrouvais mes performances en me déconnectant complètement pendant seulement 20 minutes de mon temps de pause. J’ai vite été imité », poursuit celui qui accompagne désormais les entreprises dans l’intégration de cette pratique, notamment par la création d’espaces dédiés.

Ainsi, si la question du temps de sommeil est individuelle et ses raisons multiples (du mode de vie à l’hyper-connexion), les effets de la somnolence se manifestent dans l’entreprise. Or, depuis les années 90, la NASA a établi, après une étude menée auprès de pilotes, qu’une sieste de 26 minutes améliorait les performances de 34% et la vigilance générale de 54%. Les bienfaits de la sieste se ressentent sur la mémoire et la concentration, mais aussi sur la santé, avec par exemple une amélioration du système immunitaire et une réduction du stress et des maladies associées.

La sieste permet également d’assurer une déconnexion salutaire face aux sollicitations permanentes. C’est le cas pour Angélina, salariée du service de gestion de la PME Léa Nature, qui a mis en place, depuis 2013, une salle de sieste de 40 m², accessible hors du temps de travail, sur les temps de pause obligatoires non rémunérés et sur la pause méridienne. « Je ne m’endors pas réellement, le silence m’apaise et je suis plus détendue, raconte-t-elle. Amenée à régler des litiges, j’ai au bout du fil des gens mécontents alors, ici, je recharge mes batteries. » Chez ce fabricant de cosmétiques bio qui compte 500 salariés, le taux d’absentéisme s’élevait à seulement 3,5% en 2016.

La sieste, ça s’apprend

Avec la multiplication de ses échos favorables, « l’idée de pratiquer la sieste en entreprise fait son chemin, en s’inscrivant dans une démarche d’amélioration de la qualité de vie au travail », estime Caroline Rome. Si l’INSV ne tient pas de comptabilité des entreprises où se pratique la sieste, les exemples se multiplient. Des groupes industriels comme Renault ou Google, les cabinets PwC et Deloitte, mais également de nombreuses start-up et PME osent créer des espaces dédiés, nommés salle de sieste, « siesterias », ou parfois plus pudiquement salle de ressourcement ou de récupération. « La création d’un espace de sieste s’inscrit souvent dans la logique de l’entreprise libérée où la confiance et le respect des rythmes et besoins de chacun règnent », précise Vincent D’Hondt.

Le déploiement de la démarche est parfois compromis par pragmatisme : « La création d’un espace adéquat demande des mètres carrés, une ressource rare attribuée en priorité aux espaces de travail », indique Vincent D’Hondt. D’autres freins sont d’ordre culturels. « Celui qui se laisse aller à la somnolence devant son écran apparaît comme celui qui ne sait pas gérer », remarque Cécile Henri. Face à ce regard, « les salariés ne sont pas toujours à l’aise avec l’idée de dormir, même quelques minutes, sur leur lieu de travail ». Pour Vincent D’Hondt, il faut ainsi sortir d’une « certaine logique de la pointeuse ». « Ce ne sont pas 15 minutes de déconnexion qui mettent en péril une journée de travail, bien au contraire », plaide-t-il, d’autant qu’il s’agit d’être à l’écoute de son corps et de faire la sieste le jour où on en ressent le besoin.

Reste que dépasser les idées reçues nécessite de faire un peu de pédagogie. « La sensibilisation est indispensable », assure Caroline Rome, qui dispense des formations en entreprise. « Il ne suffit pas d’ouvrir une salle, il faut un accompagnement pour faire accepter le lâcher-prise, il faut une incitation à intégrer la pratique. » L’accompagnement peut se réduire à une ou deux séances en groupe. « L’approche collective démystifie la démarche », constate la sophrologue. Il s’agit d’expérimenter et mettre en pratique différents outils, comme par exemple les techniques de respiration. L’idée est bien d’apprendre à lâcher prise. « Alors que le cerveau cogite instinctivement, il faut réussir à le rééduquer et lui faire accepter le lâcher-prise », ajoute Vincent D’Hondt. « Une séance de sieste est donc propre à chacun, dans le silence ou pas, dans l’obscurité ou pas. Mais au bout de trois ou quatre séances, on entre plus vite dans un état détendu et la sieste dure moins longtemps. » Ainsi, comme le résume le philosophe Thierry Paquot, dans « L’Art de la sieste » (Zulma, 2008), « la sieste, contrairement à une idée reçue, n’intervient pas seulement après le déjeuner pendant la période estivale, elle se manifeste à nous, chaque jour de l’année, pour nous inviter à une halte, brève et dense, qui remet nos compteurs à zéro. Et nous voilà détendus, prêts à redémarrer, disponibles ».

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