Potagers, élevages, ruches se fraient un chemin dans les grandes villes. Grâce à l’agriculture urbaine, les citadins se réapproprient leurs quartiers et leur alimentation.

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Comme chaque année, les Parisiens se presseront fin février en rangs serrés dans les allées du Salon de l’agriculture pour admirer veaux, vaches, cochons et couvées. Et comme chaque année, le reste de la France moquera ces visiteurs qui ne connaissent du monde agraire que cette campagne de folklore. Mais pour combien de temps encore ? Car, si ce n’est pas encore la Beauce, Paris voit fleurir entre les limites bitumées de son boulevard périphérique de nombreuses initiatives qui lui donnent des airs de pays de Cocagne. Un peu partout dans la cité, particuliers, associations, entreprises et municipalité verdissent parcs, toits et friches.

Paris la main verte

Des exemples ? 22 hectares de toits parisiens sont déjà végétalisés. Le plus grand, au-dessus du centre commercial Beaugrenelle, dans le XVe arrondissement, couvre 7000 m2. Une « canopée verte » qui présente des avantages pour la rétention d’eau et la réduction du bruit. L’école AgroParisTech a aussi créé sur son toit un jardin potager laboratoire pour tester des solutions innovantes destinées à cultiver de façon durable en milieu urbain, grâce à la réutilisation d’intrants locaux : compost, déchets de bois ou encore marc de café. Ce ne sont peut-être là que les prémices d’un mouvement plus large, puisque la Mairie de Paris évalue à 314 hectares la surface des toitures végétalisables dans la capitale. D’autant plus que cette mode peut prendre bien des formes. En 2013, cette même mairie a ainsi sélectionné 30 initiatives dans le cadre de son appel à projets « végétalisation innovante ». Parmi eux, des poulaillers participatifs, des fraisiers sur murs, des potagers sur roues, et même une champignonnière sur marcs de café. Les fameux « champignons de Paris » ?

Les abeilles se sont aussi frayé un chemin sur les toits de la capitale, qui compte plusieurs centaines de ruches, dont quelques unes sur le toit de l’Opéra Garnier. L’entreprise Apiterra, spécialisée dans l’installation de ruches d’entreprises et de collectivités, en compte 330 à Paris. Curieusement, ces insectes menacés à la campagne sont en meilleure santé à la ville, car la mairie n’utilise pas de pesticides et la diversité végétale y est très importante compte tenu de la variété des parterres de fleurs. Depuis 20 ans, la Ferme du Bonheur cultive son mode de vie communautaire et artistique entre autoroutes et barres HLM, à deux pas du quartier d’affaires de la Défense.

Prosomateurs

Paris n’est que l’un des nombreux représentants d’un phénomène dont l’ampleur ne cesse de croître : l’agriculture urbaine, qui fournit déjà de la nourriture à un urbain sur quatre dans le monde selon la FAO (organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture). Elle peut prendre bien des formes, des parcelles partagées aux fermes verticales, dans des tours. Compte tenu des contraintes de surface, elle concerne essentiellement le maraîchage, la culture d’arbre fruitiers et de petits élevages. On n’est pas près de voir le Champ-de-Mars se couvrir de blé. Eric Duchemin, professeur associé à l’Institut des sciences de l’environnement à l’Université du Québec à Montréal, se fend d’un rappel historique : « Le concept a toujours existé, les villes se sont développées grâce à l’agriculture. Dans les pays du sud, les deux restent très liés et dans certaines villes d’Afrique, comme Kinshasa ou Dakar, l’agriculture urbaine représente encore 80% de la consommation ». Dans les pays occidentaux, en revanche, elle a perdu droit de cité pendant les Trente Glorieuses, avant de faire son retour au milieu des années 1970, sous des formes associatives, en réponse à la crise des chocs pétroliers. « Aujourd’hui, c’est le mouvement environnemental qui prend le relai, motivé par la protection de la biodiversité et le désir de bien manger », explique le spécialiste, par ailleurs auteur de Agriculture urbaine : aménager et nourrir la ville. La passion agraire qui s’empare de Montréal, Bruxelles, ou encore New-York a de fortes colorations écolos et collaboratives. Les « prosomateurs », contraction de producteur et consommateur, prennent en main leur alimentation. Rien qu’à Paris, des riverains regroupés en association animent et cultivent une centaine de jardins partagés.

Péri-rural

L’agriculture urbaine a aussi parfois une fonction sociale : « Pendant les crises économiques, les citadins peuvent éprouver le besoin de renouer avec l’agriculture pour se nourrir, retrouver une activité, et créer du lien », explique Eric Duchemin. A l’instar de Détroit, aux Etats-Unis, et de Rosario, en Argentine. Dans la ville de Ford et General Motors, qui a été laminée par la désindustrialisation et a perdu plus de la moitié de sa population depuis 1950, les friches se transforment en jardins potagers – on en dénombre 1300 – où 16000 personnes trouvent une activité, de la mixité sociale, et une alimentation saine. Quant à la révolution verte de Rosario, initiée après la crise de 2001, elle fait vivre des centaines de familles grâce aux jardins communautaires et à la livraison de paniers de fruits et légumes.

De l’autre côté du spectre, l’heure est à la professionnalisation du mouvement, avec ça et là l’émergence de projets entrepreneuriaux. A Chicago, la ferme verticale FarmedHere, la plus grande du pays, cultive sur 8300 m2 les végétaux les plus fragiles, qui supportent mal le transport, comme le basilic, la salade et la menthe. A New-York, le plus grand potager sur toit du monde, Brooklyn Grange, produit 23 tonnes de légumes chaque année.

« De plus en plus d’entrepreneurs parviennent à monter des projets rentables et à créer de l’emploi », remarque Eric Duchemin.

Pour les territoires, alors que plus de 50% de la population mondiale vit déjà en ville, et que le chiffre de 70% est avancé pour 2050, l’enjeu est considérable : « Combien de temps notre modèle de production va-t-il pouvoir survivre ? Tout le système est pensé pour que les denrées alimentaires viennent de l’extérieur, et de plus en plus loin à mesure que la ville s’étend. L’agriculture urbaine est une réponse à cette incohérence ». Pour rendre les villes davantage auto-suffisantes, les urbanistes réfléchissent déjà à en faire un écosystème plus harmonieux, avec des rues tracées pour favoriser l’ensoleillement maximal, accroître le nombre d’espaces extérieurs et créer des espaces collectifs dans les bâtiments.

 

 

Article réalisé par Aymeric Marolleau

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