Le street art s’est peu à peu fondu dans la société française, allant jusqu’à séduire les animateurs de séminaires RH. Zoom sur une mouvance artistique toujours plus accessible…

Un art qui va faire de plus en plus de bruit...
Un art qui va faire de plus en plus de bruit…

Ignacio Mackinze est un guide touristique un peu spécial. Chaque samedi, il prend la parole devant un parterre composé d’une vingtaine de touristes internationaux en moyenne, pour une visite itinérante de plus de deux heures. A chaque fois que le groupe se pose devant une œuvre d’art, il refait l’historique de celle-ci, présente son auteur et en explique la signification, le tout en anglais. Rebelote le dimanche. Comme un guide classique, à la différence près qu’Ignacio ne travaille pas dans un musée. Guide pour le compte de Street Art Paris, il officie dans la rue. Son employeur a depuis un an et demi développé le concept de visites guidées centrées sur les œuvres de street art de la capitale, à travers le 11ème et le 13ème arrondissement de Paris, hauts lieux de cette sous-culture autrefois confidentielle, mais qui se popularise à vitesse grand V. Prix de la promenade ? 15 euros. « La clientèle est principalement Anglo-Saxonne ou provenant d’Europe du Nord, avance Ignacio. La rue est un musée, on y apporte de la valeur ajoutée. Mais surtout, la fréquentation est en hausse continue. A travers la reconnaissance de leur travail dans la rue, les street-artistes intègrent aujourd’hui des galeries. Dernièrement, une vente aux enchères d’Artcurial a généré un million d’euros. C’était inimaginable pour du street art il y a quelques années. Cette forme d’art est en train de rentrer dans les mœurs et une économie se développe autour de tout cela. Nous en sommes le plus bel exemple. » Dans le même temps, alors que Street Art Paris a ajouté à son catalogue des visites en français, destinées au public parisien, la jeune boîte reçoit de plus en plus de sollicitations de la part d’écoles et de collèges, séduits par la perspective d’emmener leurs élèves en vadrouille dans le cadre de cours d’art plastique. « Et depuis peu, des groupes de salariés nous contactent également », appuie Ignacio. De son côté, l’association Enlarge Your Paris, destinée à promouvoir la banlieue autrefois qualifiée de “molle” et à inciter les Parisiens à traverser le périphérique, milite pour la création d’un sentier de randonnée dédié au street art, qui relierait Arcueil, Paris, Ivry et Vitry. L’idée a été soumise au budget participatif de Paris. « Grâce au street art, Paris a rompu avec cette image de ville musée figée et a renoué avec ce qu’elle avait délaissé depuis les années 40 : accompagner les mouvements artistiques dès leur naissance », note Mehdi Ben Cheikh, fondateur avant-gardiste de la galerie Itinerrance, créée en 2004 et consacrée à l’art urbain. Aujourd’hui, une trentaine de galeristes lui ont emboîté le pas.

 

Plus que New York ou Berlin, Paris est aujourd’hui la capitale mondiale du street art, notamment parce que c’est ici que le marché se tient. Résultat ? Aujourd’hui les street-artistes internationaux les plus cotés ont tous une galerie à Paris, quand ils ne s’y installent pas carrément pour y vivre. « C’est le même phénomène qu’on connaissait autrefois avec Picasso and co », insiste Mehdi Ben Cheikh. Autre signe de cette “popularisation” croissante du Street Art en France, l’activité annexe à laquelle s’adonne le street-artiste Faben depuis quelques mois. En plus de peindre son personnage phare Mister Lover sur diverses façades, il intervient depuis peu dans le cadre de séminaires d’entreprises, où il enseigne les rudiments du graffiti à des salariés, sous la forme de stages d’une ou deux journées. « L’idée de réaliser une œuvre collaborative et de voir toute une équipe peindre une fresque qui résume à la fois l’activité et les valeurs d’une boîte séduit les entrepreneurs », précise le jeune artiste, qui estime à 1000 euros le prix de cette activité de team building pour une vingtaine de personnes.

 

Accessibilité et viralité

Les raisons du virage mainstream entrepris par l’art urbain sont multiples. A la source de cet engouement, Internet. « Si le street art est apparu dans les années 80, il est reconnu depuis peu par le grand public, notamment grâce aux réseaux sociaux. Via Instagram ou Twitter, un street-artiste a la possibilité de rendre visible à n’importe qui une œuvre réalisée à l’autre bout du monde. Au fil du temps, les gens se sont habitués », souligne Ignacio Mackinze. La starification et la médiatisation d’un grand nom du street art comme Banksy ont également aidé à l’acceptation de cette forme d’expression comme “art” par le grand public. Néanmoins, pour qu’un art soit assimilé, encore faut-il qu’il soit accessible. « C’est justement le vrai point fort du street art, là où l’art contemporain se veut élitiste, tant financièrement qu’intellectuellement, relève Mehdi Ben Cheikh. De nos jours, on trouve des œuvres de street art dans les salles d’attente des avocats ou des médecins. » Mais le principal motif de l’intégration progressive du street art dans la société française reste son absorption par le pouvoir politique. Autrefois illégal, le street art est de mieux en mieux accepté, voire encadré, par les pouvoirs publics, quand ce ne sont pas ces derniers qui passent carrément commande. Pour preuve, si le 13ème arrondissement de Paris est aujourd’hui l’un des plus dynamiques de la capitale en matière de créations urbaines, c’est aussi parce que son maire, Jérôme Coumet, est un fan de la discipline. Admiratif de « cette scène foisonnante qui compte beaucoup de talents », il a, en partenariat avec la galerie Itinerrance, entrepris de redonner des couleurs à un arrondissement qui en manquait. Ainsi, plusieurs fois par an, il laisse des murs à disposition d’artistes, qui interviennent bénévolement mais y voient un beau moyen de se faire connaître. « Nous payons seulement le matériel, ce qui revient à quelques milliers d’euros », précise le maire, qui nourrit par ailleurs de sérieuses ambitions pour son quartier : « Nous espérons prochainement faire venir des artistes internationaux toujours plus cotés. Grâce à ces interventions artistiques, nous voulons que le 13ème apparaisse dans les guides touristiques de demain ». Ce qu’en pensent les riverains ? Ils sont généralement enthousiastes à l’idée de voir une fresque murale réalisée sous leurs yeux en l’espace de quelques jours, d’autant que plusieurs propositions d’œuvres sont soumises à leur vote. « Les quelques réticences ont été vaincues rapidement, balaie Jérôme Coumet. Notamment parce qu’ils voient bien que je ne pratique pas la tolérance totale et que je fais la distinction entre une œuvre de street art et un simple graffiti. »

 

Marc Hervez

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