Les collectionneurs ne sont pas plus nombreux ni plus farfelus qu’avant. Leurs marottes évoluent simplement au gré des modes. Dernière tendance : la pop’ culture et les objets de la vie quotidienne…

« Névrosée ? Noonnnnn…. »
« Névrosée ? Noonnnnn…. »

Finies les collections rationnelles de montres, de bouteilles de vin, de timbres, et de tous ces objets trop facilement échangeables, qui relèvent davantage du support d’investissement que de l’incontrôlable pulsion ! La mode serait aujourd’hui aux accumulations inutiles et décalées. Rien de bien nouveau pourtant, au contraire. « On peut plutôt se demander si il n’y a pas paradoxalement un retour aux origines des collections, juge ainsi Serge Chaumier, professeur à l’Université d’Artois, qui s’est intéressé aux collectionneurs et à leurs liens avec la création de certains musées. Sans remonter jusqu’à Alexandrie, les cabinets de curiosités aux XVIe et XVIIe siècles cherchaient déjà à impressionner par l’exotisme d’objets issus de cultures éloignées, comme des masques africains ou des plumes amérindiennes, et jusqu’à l’étrange : tétralogie, monstres, chimères… » Ce n’est qu’au XIXe siècle que les collections se sont rationalisées pour devenir des objets d’études culturelles ou scientifiques (peintures italiennes, papillons, etc.). Les mises en séries actuelles renoueraient donc avec la diversité et l’originalité des débuts. Nous accumulons les pin’s, comme nos aïeuls les livres rares !

 

Pop’ collections

Le choix d’entasser des aspirateurs, des nains de jardin ou des poupées Barbie (Johnny Depp serait incollable sur le sujet…) interpelle néanmoins. Pourquoi tant de collectionneurs se tournent-ils vers ces objets apparemment anodins ? « Chaque catégorie sociale développe ses propres collections : art militaire ou objets historiques dans certains milieux par exemple, observe Serge Chaumier. Or, aujourd’hui, la culture s’étend à des domaines de plus en plus larges : culture populaire, objets du quotidien, que s’approprient les couches intermédiaires. »

Celles-ci s’emparent ainsi d’objets contemporains qui n’intéressent encore que peu de passionnés, pour débuter une collection originale. Alors que certains de ses congénères empilent les cartes postales représentant des cartes géographiques (tel cet ancien dessinateur de chez Michelin), ou des poteaux électriques, David Liaudet, enseignant en art imprimé à l’école des Beaux-Arts du Mans, possède entre 8000 et 9000 cartes postales d’architecture des Trente Glorieuses. « Pendant très longtemps j’ai ramassé par humour ou par décalage ces cartes postales ennuyeuses dont personne ne voulait, dans des brocantes ou des vide-greniers, mais sans me considérer comme un collectionneur, raconte-t-il. Aujourd’hui mon regard sur ma collection a beaucoup changé, car elle est devenue un lieu d’apprentissage du regard et de l’architecture. »

Ce centre d’intérêt spécifique lui a permis de rencontrer des architectes, des historiens et des documentaristes, de participer à des colloques et des séminaires, et de découvrir de nouveaux fonds photographiques. « Plus que la simple satisfaction de posséder une image, le but de cette collection est de remettre sur le devant de la scène un document oublié comme la carte postale, précise-t-il. Elle est devenue une partie intégrante de mon travail artistique, à laquelle je consacre trois heures minimum de recherche par jour. »

 

Le prix à payer

Ces petites lubies semblent d’abord toucher les hommes, davantage attirés par la notion de possession, certes, mais dont les moyens économiques sont aussi plus importants. « Les collections prestigieuses nécessitent parfois de l’argent, car la rareté a toujours un prix, nuance Serge Chaumier. Mais au départ, les collections d’objets triviaux, comme les représentations de chats ou les images pieuses par exemple, ne coûtent pas grand-chose. » Ainsi en est-il des cartes postales recherchées par David Liaudet, qui s’échangent généralement autour d’un euro, voire jusqu’à 3 ou 4 euros pour certaines pièces particulières.

D’autres objets de collection, d’apparence banale, attirent néanmoins les collectionneurs par leur valeur spéculative. C’est notamment le cas des figurines de Tintin. « Au-delà de certaines pièces grand public, la plupart de nos figurines en plomb numérotées s’adressent à des collectionneurs avertis, indique Marie-Christine Berthezene, de l’espace Tintin à Montpellier. Ils viennent ainsi de toute la France, mais aussi de Belgique ou de Suisse, pour acheter certaines pièces rares. » Dans son magasin, une grande fusée d’un mètre quatorze s’est récemment vendue 1450 euros. « Tintin est l’univers le plus collectionné de la bande-dessinée, c’est aussi celui qui bat tous les records lors de ventes aux enchères à Paris, poursuit-elle. L’aspect spéculatif incite les anciens collectionneurs à continuer et motive souvent les plus jeunes à se lancer. »

 

Effets de mode

Ces passions sont en outre devenues de plus en plus faciles à assouvir. En plus des salons spécialisés, vide-greniers et autres clubs, Internet facilite aujourd’hui la recherche et démultiplie les opportunités d’échanger des pièces. « Les collectionneurs sont dorénavant plus présents sur Internet que dans les foires. Ou alors ils comparent simultanément les prix sur leur smartphone, observe ainsi David Liaudet. Cela a fondamentalement changé le marché car beaucoup préfèrent vendre leurs objets à meilleur prix sur eBay ou Le Bon Coin. »

Pourtant, même si certains usages changent, les collectionneurs de tout et de rien ont toujours existé, évoluant au gré des modes. « Certains collectionneurs changent totalement d’objets et beaucoup conservent plusieurs collections en parallèle, constate Serge Chaumier. D’autres changent encore de support tout en restant dans le même thème, en s’intéressant par exemple aux armes, puis aux costumes militaires. » Les vinyles, qui s’écoulaient par bacs entiers pour quelques francs il y a encore 15 ans, ont aujourd’hui remplacé les fers à repasser, moulins à café et autres dés à coudre, pourtant très recherchés à l’époque ! D’autres objets disparaissent également des vide-greniers, comme les vieux papiers, les illustrations des années 60 ou les vieux numéros de Paris Match ou du Chasseur français…

À une époque où n’importe quel objet peut devenir le centre d’une collection, ce choix doit pourtant rester mûrement réfléchi ! « L’envie de collectionner relève de l’enfance, et correspond souvent à un stade dans le développement de la personne, pointe Serge Chaumier. Cette « perversité » est ainsi mise au profit d’une passion de façon positive. Mais attention, car elle peut aussi parfois se révéler négative dans la logique d’un tueur en série ou d’un Don Juan, qui collectionnent à leur manière ! »

Pierre Havez

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