La revanche des faiseurs

Leurs actions et opinions comptent plus pour l’opinion publique, et donc pour les politiques. Alexandre Jardin, fondateur du mouvement Bleu Blanc Zèbre, est candidat à la présidentielle. « Nous citoyens », le mouvement de Denis Payre, influence encore la campagne. Les politiques s’entourent d’éminences grises du business. Entrepreneurs d’Avenir planche sur des thèmes, comme France Digitale… Jusqu’où les entrepreneurs vont-ils gérer la Cité ?

45% des Français s’intéresseront à l’opinion des entrepreneurs lors de la présidentielle de 2017. L’étude de l’agence de communication CorioLink et de l’institut OdoxaIls démontre la place que les créateurs de société ont prise dans l’esprit de leurs compatriotes. A titre de comparaison, les intellectuels stagnent à 18%, les responsables syndicaux à 16%, les dirigeants de grandes entreprises à 12%, quand artistes et sportifs, véritables « faire-valoir » des politiques, atteignent les 4 et 3% ! Renversement de situation ? « Je date le changement de perception de l’opinion publique à 2008. Auparavant les chefs de TPE-PME étaient vus comme des exploiteurs, et au mieux comme des personnes cherchant à s’enrichir individuellement. Avec la crise les gens ont réalisé que les PME étaient plus à même de les sortir d’affaire que l’Etat », révèle Hervé Novelli, ancien ministre ayant initié le statut d’auto-entrepreneur, fondateur de la plateforme de services communautaires WikiPME. Les Français aimeraient également les voir plus représentés dans les hémicycles. Une preuve de plus que quelque chose a changé dans ce pays, où les manifestations et luttes pour les avantages acquis dans les grands groupes et la fonction publique agissent comme un trompe-l’œil pour l’extérieur. Les politiques, de Fillon à Montebourg, ne s’y trompent pas et s’expriment fréquemment sur les start-up, l’auto-entrepreneuriat, le RSA, les effets de seuil ou le crédit d’impôt recherche. Autant de signaux forts, qui annoncent un investissement plus conséquent dans la chose publique ?

Espèce en voie de disparition, mise à mal par les entrepreneurs du coin ?
Espèce en voie de disparition, mise à mal par les entrepreneurs du coin ?

L’impuissance politique intégrée, l’ode à la proximité et à l’action

Alexandre Jardin n’est pas qu’un écrivain, cinéaste et pamphlétaire de 55 ans, il est aussi un « faiseux » qui secoue le cocotier des « diseux » politiques avec son fameux mouvement citoyen Bleu Blanc Zèbre. « Je ne cautionne pas les énarques et leur système de cooptation au sommet de l’Etat. Nous donnons les clés du pays à des personnes de 22 ans sans expérience. Jugeons seulement de la dette faramineuse du pays, des 8% de Français seulement qui font confiance à la politique et des jeunes qui partent en masse à l’étranger ! », déclare le candidat à la présidentielle, résumant le sentiment de défiance à l’égard de la classe politique jugée trop éloignée des problématiques quotidiennes des Français. Les déclarations de François Fillon, alors Premier ministre, sur l’ « Etat en faillite » les avaient déjà confortés dans cette idée. « Cette prise de conscience, ajoutée à l’avènement du régime des auto-entrepreneurs et à la révolution numérique qui apporte une certaine puissance à l’individu, a sensiblement rapproché chaque Français de l’entrepreneur », note Leonidas Kalogéropoulos, dirigeant du cabinet de lobbying Médiation & Arguments qui défend « l’entreprenalisme » (cf. encadré). Les jeunes Français qui déclaraient à 80% il y a encore dix ans vouloir être fonctionnaires pour être utiles à leur pays, font aujourd’hui le choix de l’entrepreneuriat… « parce qu’ils constatent que leur vie change. Au lieu de faire Nuit Debout et d’attendre une réaction de l’Etat, ils s’aperçoivent que des problèmes sont résolus autour d’eux, qu’ils se font livrer leur nourriture, qu’ils se déplacent en VTC, que les telecom coûtent moins cher, qu’ils disposent d’une myriade de chaînes TV grâce à la TNT… », ajoute le vice-président du mouvement patronal Ethic. Ce sont parfois même des fossés sociaux qui sont comblés par l’entremise de ceux qui entreprennent. « Prenons les dispositions prises à l’égard des 2,5 millions d’interdits bancaires. Croyez-vous qu’ils se rendent à la Poste comme prévu, alors que leur parcours est des plus humiliants ? Non ! », s’indigne Alexandre Jardin, citant le Compte-Nickel, un service de compte bancaire qui ne peut être débiteur, consultable sur borne dans les bureaux de tabac, proposé par Ryad Boulanouar et Hugues le Bret. Le résultat de ces petits malins de la Fintech ? 280000 ouvertures de compte en peu de temps. « Il nous faut rameuter les «vivants», ceux qui ont une véritable capacité d’action, ont déjà essuyé les plâtres et se sont confrontés à la mise en œuvre de leurs propres idées », insiste celui qui a aussi fondé l’association Lire et faire lire, permettant aux seniors de transmettre le plaisir de la lecture aux plus jeunes. Une logique d’action louée aujourd’hui, y compris dans les régions reculées. « L’Ardèche est un département qui souffre du chômage, et la population se rend bien compte que le salut vient des PME. Si l’une d’elle vient à grandir,

Les gens obtiennent du travail et tout se construit autour.

Ce n’est pas un texte de loi qui va leur fournir un emploi », s’agace Didier Perréol, fondateur et dirigeant d’Ekibio, spécialiste du bio qui emploie désormais 200 salariés. Un regard neuf porté sur l’entrepreneur que Coriolink a mis à jour avec une question étonnante : « La loi oblige les entreprises à accorder un pourcentage de leur CA à des œuvres sociales. Êtes-vous demain pour un budget obligatoire dédié à la création d’entreprise ? » Une sorte de responsabilité entrepreneuriale des grands groupes, « à laquelle les Français ont massivement répondu oui », se réjouit le cofondateur associé Pierre Alibert. Avec le numérique le rôle des indépendants est vu sous un nouveau jour en Occident : « Les «freelance» aux Etats-Unis, «travailleurs autonomes» au Canada, ou «self employed» en Grande-Bretagne ne cessent de monter en puissance », constate Hervé Novelli. Les 325000 nouvelles entreprises créées en France chaque année sont donc vues d’un bon œil par les Français, « qui ont intégré que les hommes politiques, une fois au pouvoir, ne réalisent malheureusement que 10% de ce qu’ils ont promis », précise Pierre Alibert. L’impuissance voyante des politiciens les discrédite. « Ceux qui gèrent traditionnellement la cité sont aux prises avec ce qui précisément terrifie les entrepreneurs : leurs mesures prennent des mois à être appliquées, et sont à chaque fois déshabillées, détricotées », déplore Sophie de Menthon, présidente d’Ethic. Les attentes vis-à-vis de la puissance publique ont été démesurées pour Leonidas Kalogéropoulos, qui en appelle à un rééquilibrage : « L’Etat a toute sa légitimité dans la régulation et l’accompagnement, mais des pans entiers d’activité, comme la réhabilitation des quartiers périphériques ou la conception des villes de demain peuvent être confiés au génie entrepreneurial ».

Plus outillés et volontaires qu’auparavant

L’entrepreneur moderne détiendrait des qualités fort utiles, pouvant lui permettre d’aller plus loin que sa simple sphère business : « Il est agile, réactif de par l’accélération de son secteur et la concurrence croissante. Il est familiarisé avec la révolution numérique, la connectivité, et est habitué à gérer la complexité, donc les parties prenantes délicates et les corps intermédiaires », énumère Jacques Huybrechts, dirigeant et fondateur de l’association Entrepreneurs d’avenir, qui rassemble des chefs d’entreprise de toute la France pour faire des propositions dans ses fameux « Parlements », dont le dernier vient de se tenir à Bordeaux. Plus clairvoyant ? Pour Didier Perréol qui a écrit sur le sujet (1), « l’entrepreneur a les cartes en main pour passer d’une dimension productive à citoyenne ». Le problème de l’emploi semble au cœur de toutes les préoccupations. « Si on le résout, on avance aussi sur le sujet fiscal, budgétaire, sur la délinquance, les retraites ou l’éducation des enfants… Or le chef d’entreprise connaît bien ce domaine et saura rechercher le plein emploi en commençant par un bon diagnostic », déclare Nicolas Doucerain, entrepreneur, nouveau président de « Nous, citoyens ». Pour celui qui a succédé à Danis Payre, « le retour du patron paternaliste, qui a compris que l’entreprise n’est rien sans les gens qui la composent, qui s’attache à leur formation comme à leur bien-être, en quête perpétuelle d’équilibre, engagé sur un plan sociétal, est l’homme de la situation ». Une nouvelle génération d’entrepreneurs plus volontaires pour demander la levée des carcans et la totale liberté d’entreprendre, ou pour s’engager en politique, semble l’avoir compris. « Ils en ont tout simplement marre de dépendre de conversations dans les couloirs des ministères, entre politiques, grands patrons, et même syndicats, qui se placent dans de perpétuelles tractations politico-diplomatiques », observe Sophie de Menthon. Alors que dans les années 80-90 les dirigeants de grands groupes prenaient plus la parole sur les enjeux de société, les patrons de PME et start-up prennent le relais. Le mouvement des Pigeons l’a d’ailleurs prouvé. « A notre Parlement de Bordeaux ils ont planché sur le thème «Et si on vivait mieux autrement ?», imaginant des services, produits et modes de management, du télétravail, du leadership partagé… », illustre Jacques Huybrechts chez Entrepreneurs d’avenir, qui a su insuffler dans la dernière campagne présidentielle le thème du Made in France.

Des freins à ces nouveaux investissements

Les Français veulent des politiques plus entrepreneurs, et des entrepreneurs plus politiques, déclare donc France Digitale dans son étude Ifop/Fiducial, qui montre que 60% des Français souhaiteraient que chaque gouvernement accepte plus d’entrepreneurs en son sein. Mais « si les entrepreneurs ont gagné en crédit auprès de l’opinion, il leur reste encore à s’intégrer et à se faire accepter par les partis politiques qui les rejettent, souvent par corporatisme. Entre le monde politique et celui de l’entreprise, le fossé est grand », affirme Pierre Alibert. Course à l’investiture et arrangements d’appareils ne font pas bon ménage avec la société civile. Le code électoral, verrouillé par les politiques, est aussi complexe que le code du travail. « Jamais un chef d’entreprise ne pourra poser 20 millions sur la table pour faire campagne, ne serait-ce que parce que chaque citoyen est limité à 7 500 euros d’apport », explique Nicolas Doucerain. Les nouveaux venus ne sont pas les bienvenus. « Les politiques ne cèderont pas leur place, c’est leur métier, ils ne savent faire que cela. Je me souviens d’Eric Woerth déclarant à une assemblée Ethic : «La politique c’est mon métier. Je ne vais pas aller ailleurs» », précise Sophie de Menthon. En outre, s’engager signifie parfois pénaliser son business pour l’entrepreneur. « Michel et Augustin, lorsqu’ils ont reçu François Fillon dans leurs locaux et ont déclaré qu’il semblait avoir le programme le plus complet, ont été vivement attaqués, accusés d’être homophobes et proches de la Manif pour tous », cite Pierre Alibert. Enfin, l’entrepreneur n’a pas le temps. « J’ai tenté à une époque de me rapprocher de la politique, mais je n’ai pas pu tout cumuler », déplore Didier Perréol. Des voix s’élèvent donc pour faire sauter le verrou, pour obliger par exemple les élus à travailler plusieurs années dans la société civile avant de se représenter. « Les 57% de fonctionnaires à l’Assemblée ne représentent pas la diversité de la population française. Nous proposons donc que chaque fonctionnaire élu démissionne quand il est élu », énonce Nicolas Doucerain. Une incompatibilité qui existe déjà outre-Manche. En attendant leur grand soir, les entrepreneurs pèsent sur les idées – les 35 heures rediscutées, le non cumul des mandats, la réforme du Code du travail, etc., ont toujours fait partie de leurs propositions – et co-créent des propositions de lois. C’est d’ailleurs le sens du mouvement #Hacking2017 de France Digitale. Une boîte à idées dans laquelle les candidats à l’élection présidentielle de tous bords sont invités à piocher, un peu dans l’esprit du Pacte écologique de Nicolas Hulot en 2007. « Le grand vainqueur de l’élection 2017 est d’ores et déjà la société civile », prévoit Nicolas Doucerain.

« Entreprendre pour un nouveau monde : la réussite autrement » de Didier Perréol, éd. Economia Mundi, 2015.

Julien Tarby

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