Recueillir l’avis d’un prix Nobel d’économie, ancien économiste en chef de la Banque mondiale, sur les causes et conséquences des inégalités dans les pays développés, ne manque pas de sel. Instructif.

85 multimilliardaires se partagent autant de richesses que la moitié du monde
85 multimilliardaires se partagent autant de richesses que la moitié du monde

Qu’est-ce que « La Grande Fracture », titre de votre dernier ouvrage(1) ?

Les Etats-Unis deviennent de plus en plus inégalitaires. Alors que le revenu médian est plus faible comparativement à son niveau d’il y a 25 ans, la reprise, débutée en 2009, n’a profité qu’à 1% de la population. Le même phénomène est à déplorer au niveau mondial : 85 multimilliardaires se partagent autant de richesses que la moitié du monde. Si la grande majorité de la population mondiale vogue sur le même bateau, ces fameux 1% se détachent et créent des dysfonctionnements dans ce que l’on appelle l’économie de ruissellement(2). Kennedy soutenait que la marée soulevait tous les navires. Autrement dit, si l’argent arrive par le haut de l’échelle sociale, tout le monde en profite par ruissellement. De même lorsque la productivité augmente, les salaires devraient mécaniquement croître. Mais aujourd’hui, cela ne fonctionne plus. Ce creusement des inégalités est à l’œuvre en particulier aux Etats-Unis, mais il est aussi observable dans de nombreux pays, dont la France. Le but du livre revient donc à servir d’avertissement pour les autres pays.

 

D’autres maux frappent-ils les Etats-Unis et l’Europe ?

Autre dimension de cette fracture, celle de l’inégalité des chances. Les Etats-Unis sont également le pays qui présente le moins d’égalité des chances. Je dis toujours en plaisantant à mes étudiants de choisir les bons parents, sinon leur vie sera très dure. Les privilèges sont désormais intergénérationnels. Un mauvais élève venant d’un milieu aisé réussira mieux qu’un bon élève issu d’un foyer plus modeste. Il existe aussi de réelles craintes quant à l’avenir de l’entrepreneuriat chez les jeunes aux Etats-Unis, dans la mesure où leur surendettement pour leurs études ne les autorise pas à contracter un nouveau prêt pour créer une entreprise. Notre système de santé, privé, crée aussi des inégalités alors que mis en perspective, il représente 12% du PIB tandis qu’en France, il est public et n’absorbe que 11% du PIB. Ces inégalités ne sont pas le résultat de lois économiques subies mais les conséquences de choix politiques et institutionnels. L’économie américaine n’a pas rempli son rôle en matière de redistribution des richesses depuis des décennies pour la plupart des gens. Il existe un consensus sur cette question et une vraie prise de conscience de la gravité du problème, tant chez les démocrates que chez les républicains. Le FMI a aussi réalisé des études empiriques qui abondent dans le même sens.

 

Quel sort attend l’Europe ?

L’Allemagne persiste dans l’austérité, quand celle-ci tue l’Espagne et bien d’autres. Mais la France est un pays inhabituel, dans le sens où elle n’a pas connu d’accroissement de l’inégalité avant la grande récession. Depuis la crise, l’Hexagone a tout fait pour résister à l’inégalité malgré ses actuels 12% de chômage. Mais, même ici, il faut relativiser ces chiffres. Aux Etats-Unis, le gouvernement se targue d’un taux de 5,3%, mais si on inclut les personnes qui travaillent en temps partiel, les chiffres dépassent les 10%. Sans compter ceux qui sont sortis des statistiques.

 

Quels défis relever pour espérer ?

Comment avoir une économie plus stricte ? Tel est le principal défi. Et ma critique principale concerne la structure de l’import. Rappelons que celui-ci est censé encourager ce que l’on veut et décourager certaines pratiques. Ainsi faudrait-il augmenter l’impôt sur ce qui déforme l’économie – telles que les transactions spéculatives à court terme – et le baisser sur ce qui crée vraiment de la richesse. D’autant que les banques centrales et monétaires ont une capacité d’action limitée pour stimuler l’économie ; d’où ma préconisation de développer une politique fiscale européenne.

A la différence de Piketty, j’affirme que le problème fondamental n’est pas le marché mais ses distorsions. J’appelle cela la recherche de rente : faire de l’argent en obtenant une plus grande partie du gâteau sans pour autant l’agrandir. La finance a ainsi progressé de 2 à 8% du PIB aux Etats-Unis sans pour autant susciter de croissance. C’est une perversion du marché. Il importe de réécrire les règles pour transformer l’économie de marché. Par exemple, nous avons un système d’impôt régressif. Warren Buffet expliquait qu’il payait moins d’impôt en proportion qu’une secrétaire.

D’autant que les puissants utilisent l’argent pour rendre le vote inutile. Et la classe moyenne de se dire : « Pourquoi voter alors que c’est Wall Street qui gagne ? ». Cela torpille le débat aux Etats-Unis et nous n’avons plus de vote démocratique. Il faut aussi se pencher sur la manière avec laquelle le secteur financier pourrait servir l’économie. Aujourd’hui, les banques spéculent plus qu’elles n’autorisent l’emprunt aux entreprises désireuses d’investir. Depuis la crise, nous n’avons pas réparé les canaux du crédit. L’Etat a sauvé les grandes banques et préservé le big business sans penser aux petits.

 

Quid de l’emploi dans notre conjoncture actuelle ?

Le problème n’est pas tant le niveau des revenus mais davantage une question de rigidité sur le marché du travail. Dans les pays scandinaves, on parle de « flex security » : les travailleurs acceptent plus de flexibilité dans leur vie professionnelle mais l’Etat pilote une politique de plein emploi. Autrement dit, l’Etat vous assure que si vous perdez un emploi, il vous en retrouvera un, en investissant dans la recherche et l’innovation grâce à l’argent qu’il a levé par les impôts élevés.

L’un des problèmes principaux en France est la rigidité du marché du travail, avec des entreprises qui hésitent à embaucher parce qu’elles auront du mal à licencier et des travailleurs qui craignent par-dessus tout le licenciement. Aux Etats-Unis la flexibilité est de mise, mais la prise en charge des travailleurs est inexistante en cas de chômage longue-durée.

 

Sortir ou rester dans l’Euro, insoluble ?

L’Euro a créé un déficit démocratique. Nombre de pays ont exprimé leur opposition à l’austérité mais les Etats poursuivent leur politique. Il faut une congruence entre la mondialisation politique et économique sinon rien ne fonctionne. L’Euro, « ce simple bout de papier » n’est pas si important. Nous pourrions passer à un système d’Euro flexible raisonnablement aligné selon les pays, avec à terme une réunion des Euros une fois qu’une plus grande solidarité politique, sociale et fiscale serait à l’œuvre en Europe.

 

  • (1) La Grande Fracture, de Joseph. E. Stiglitz, éd. Les Liens qui libèrent, 2015
  • (2)Théorie du ruissellement : théorie libérale selon laquelle les revenus des plus riches sont réinjectés dans l’économie contribuant à l’activité économique et à l’emploi.
  • (3)Néo-keynésianisme : école qui se veut faire la synthèse entre les néoclassique et les idées de Keynes.

 

Article réalisé par Geoffroy Framery

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