Moine bouddhiste, interprète du Dalaï Lama, résidant dans un monastère au Népal depuis un demi-siècle, docteur en génétique cellulaire, auteur et photographe, Matthieu Ricard a un parcours déconcertant. Sa vision des hommes et de l’altruisme l’est encore plus…

Pourquoi avoir écrit autant de livres ?

En 1997 j’ai rédigé depuis ma vallée népalaise un livre avec mon père Jean-François Revel, qui est devenu un best-seller, vendu à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires. J’ai utilisé l’argent pour créer une fondation. Il y a eu un effet boule de neige, mes interventions ont pu drainer de l’argent, 140 projets ont été montés et 120000 personnes ont pu être prises en charge dans des programmes sociaux. J’ai aussi écrit des livres pour dissiper des malentendus sur les déclarations du Dalaï Lama, qui ont parfois fait ricaner en France. Pascal Bruckner a exprimé ce sentiment dans « l’euphorie perpétuelle ». Je l’apprécie, et j’avais la conviction qu’ils ne se comprenaient pas bien. J’ai donc creusé le sujet avec le « Plaidoyer pour le bonheur ».

 

Mais cet ouvrage sur l’altruisme semble être un aboutissement ?

C’est effectivement le point culminant de mes travaux, le sens de mon engagement. J’ai mis six ans à retranscrire cette conversation entre le Dalaï Lama, des scientifiques et des économistes, qui est le fruit d’une belle rencontre qui a eu lieu à Zurich en 2006 avec l’institut Mind and Life qui travaille sur l’économie altruiste. On ne peut pas imposer le bonheur. Mon père Jean-François Revel disait que le propre des pays totalitaires était de dire : « Nous savons comment vous rendre heureux, à condition que vous agissiez comme nous le voulons ». Cela ne fonctionne pas. De même l’altruisme, comme le bien-être, doit naître de l’intérieur. C’est avant tout un état d’esprit.

 

Une posture qu’il est urgent d’adopter selon vous ?

Assurément, et ce n’est pas une simple question de bons sentiments. L’altruisme peut nous aider à résoudre les problématiques contemporaines complexes auxquelles nous sommes confrontés sur de longues durées. Nos décisions économiques sont prises à l’échelle du présent. Mais les notions de bonheur national brut impliquent d’agir sur plusieurs générations. Et limiter l’impact humain sur la nature implique des mesures concernant des périodes encore plus longues. L’ère de l’anthropocène a commencé depuis les années 50, et l’avenir des prochaines générations est entre nos mains. Ce sujet est complexe scientifiquement, économiquement – le rapport Stern soutient d’ailleurs qu’il sera plus cher de réparer que d’agir dès maintenant – et surtout politiquement : les dérèglements impliquent de prendre des mesures draconiennes. D’aucuns pensent que les hommes seront sauvés par l’innovation technologique. Mais si rien n’est fait, en 2050, 30% des espèces sur Terre auront disparu, soit la 6e plus grande extinction depuis le Big Bang. Ce n’est donc pas uniquement du romantisme que de soutenir que l’altruisme, vs l’égoïsme, peut résoudre notre problème.

 

Une telle évolution des mentalités vous semble-t-elle envisageable ?

Les politiques doivent créer les conditions qui permettent à l’altruisme et au bien-être de s’épanouir, en évitant qu’une minorité de personnes détournent le système. Il nous faut agir internationalement. Nous sommes dans le même bateau. La pauvreté en Afrique a des répercussions sur l’immigration en Europe et les drames en Méditerranée. Tout est lié. On dénombre aujourd’hui 50 millions de réfugiés à cause des conflits. Stern en prévoit 200 millions dus aux dérèglements climatiques !

 

Et vous restez optimiste ?

Je le suis, je sens un frémissement. Edward O. Wilson, père de la sociologie néo-darwinienne, qui pensait que l’Homme ne cherchait qu’à propager ses gènes, s’intéresse au darwinisme social. Il affirme après toutes ces années qu’il s’est trompé, la coopération est plus complexe que la compétition et doit être recherchée. Je suis persuadé que les Japonais qui sont intervenus au péril de leur vie à Fukushima ne l’ont pas fait pour propager leurs gènes…

 

L’altruisme ne s’oppose-t-il pas à un moment donné au capitalisme ?

Il est naturel car les êtres humains coopèrent depuis la nuit des temps. On le voit chez l’enfant dès huit mois. Les gens sont choqués par les attentats ou les actes de violence, mais oublient que la majeure partie de notre existence est tissée d’actes de gentillesse, de convivialité. Le microcrédit, les investissements éthiques, le « crowdfunding » ont le vent en poupe. Les entreprises à dominante sociale aussi. On prétend que cette pensée ne correspond pas au comportement de l’Homo Economicus, selon qui il ne serait pas rationnel de résorber la précarité dans les pays riches ou de s’occuper des biens communs. Mais je ne crois pas à l’Homo Economicus. Même les traders, lorsqu’ils investissent, font appel à la partie émotionnelle, primaire du cerveau. Il suffit donc de solliciter les bonnes émotions, comme la considération pour autrui. Des idées qui émergent, en témoignent les discours de Joseph Stiglitz ou ceux concernant la « caring economy » à Davos.

 

Vos théories ne sont-elles pas guidées par vos croyances religieuses ?

Le bouddhisme n’est pas une foi aveugle. Sa cosmologie a toujours été plus complexe que celle des religions du livre, fonctionnant avec des milliers d’univers. Le Dalaï Lama peut estimer que tel passage est obsolète et l’éliminer. Ce n’est pas le plus important, seules les idées de sens du respect universel, de l’interdépendance, de l’âme des animaux doivent perdurer.

 

Comment expliquez-vous votre parcours si atypique ?

Par mon enthousiasme pour la découverte. La science, pour comprendre les phénomènes physiques, m’a très vite attiré. Puis la psychologie, qui existe depuis 2500 ans dans certaines civilisations autres que l’Occident, pour mieux cerner l’esprit. A 26 ans j’ai rencontré des maîtres spirituels, un univers plus intéressant que les chromosomes et les bactéries. Je suis passé de l’Institut Pasteur à ma vallée népalaise, vivant avec 50 euros par mois. Je travaille à nouveau avec des laboratoires neuroscientifiques aujourd’hui. Et puis je parcours le monde pour évoquer l’altruisme, la compassion et les conditions du bonheur. Je me sens utile et récolte des fonds pour la fondation. Je suis déjà allé sept fois à Davos. J’écoute la BBC une fois par jour, pour les actualités internationales car je m’estime citoyen du monde. Mais il me faut ralentir, j’ai besoin de revenir dans une phase plus contemplative, d’autant plus que les projets humanitaires prennent aussi du temps..

Vers une société altruiste, de Matthieu Ricard et Tania Singer, éd. Allary, 2015

 

Propos recueillis par Julien Tarby et Jean-Baptiste Leprince

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