Quoi ? Encore un sujet sur les data ? Ces innombrables informations collectées sont décidément en vogue… Mais cette mode pourrait en fait durer longtemps, très longtemps, tant les données ouvertes vont changer la vie de tout citoyen. « Même si New York ou Paris se sont depuis longtemps lancées dans la course, nous sommes encore à l’orée d’un processus. Quand on pense aux données ouvertes, on songe d’abord à une révolution dans les transports ou l’énergie. Mais les domaines concernés sont en fait illimités : santé, sécurité, loisirs, etc., vont être repensés, les villes vont être reconstruites », prévoit Remi Dorval, président du think tank la Fabrique de la Cité, qui a récemment organisé une rencontre avec des « chief data officers » de grandes villes américaines. « Par l’approche des data agrégées nous mettons au point le concept de quartier quantifié : nombre d’hôpitaux, de parcs, de jardins, d’écoles, de bibliothèques permettant d’attirer les bons services publics », illustre Amen Ra Mashariki, dirigeant du département d’analyse de données de New York. Pourquoi la ville ? « Cette échelle semble être la plus pertinente, car les liens sont les plus forts avec la population. Toute coopération semble plus difficile au niveau étatique », remarque Gilles Babinet, digital champion auprès de la Commission Européenne. La métaphore du pétrole du XXIe siècle n’est pas exagérée. Au travers de ces data les villes disposent d’un terreau inimaginable pour mettre au point les services du futur qui rendront la vie plus agréable. Mais de nombreuses questions se posent : comment les ouvrir, les rendre libres et interopérables ? Leur valeur dépend en fait de la créativité qui est manifestée autour, de la qualité des acteurs, des actions des villes et surtout de l’investissement des citoyens. Le grand défi des cités consiste à insuffler des dynamiques pour que les entreprises, les administrations et les citoyens soient actifs dans le partage et la proposition de nouvelles solutions. Depuis 2009, sous l’impulsion d’Obama, les Etats-Unis ont entrepris de se lancer dans une politique d’open data à l’échelle fédérale. Data.gov met à disposition toutes sortes de données. Suite à cette initiative, de nombreuses métropoles ont compilé leurs data sur des portails web, mais aussi des outils open-source (plateformes, logiciels, cartographies interactives…) pour inciter les développeurs de tous bords à mettre au point des applications. « Nous agrégeons les données de toutes les agences : sécurité, délinquance, qualité de vie, circulation… », précise Amen Ra Mashariki.

A quand la cartographie des gens identifiés comme ayant le rhume, afin de les éviter ?
A quand la cartographie des gens identifiés comme ayant le rhume, afin de les éviter ?

Déjà des réalisations

Les villes européennes ne sont pas en reste en matière de dispositifs open source qui recensent de vastes séries de données urbaines, dans l’énergie et les infrastructures par exemple. « Cette matière brute peut contribuer à faire émerger de nouveaux marchés. Par exemple depuis le 1er janvier 2015, l’Ademe accorde des aides à ceux qui construisent et installent une borne de recharge électrique si et seulement si ceux-ci renseignent l’emplacement sur data.gouv.fr. Les gens rouleront en véhicule électrique s’ils savent où ils peuvent le recharger », cite Henri Verdier, chief data officer de la France. Les cartographies interactives qui utilisent les données de géolocalisation et des réseaux sociaux pour proposer en temps réel une gestion plus intelligente – voire automatisée – des flux, sont très prometteuses. Ainsi à Amsterdam, dans le quartier Zuidoost, on agrège les données de consommation d’énergie de 800 000 habitants qui sont répercutées sur une carte interactive, afin de discerner les lieux de production et de consommation d’énergie, pour imaginer les potentiels échanges locaux d’énergie. A Hambourg on utilise Leerstandsmelder, un outil open source de géolocalisation de terrains et bâtiments abandonnés, enrichi par les données fournies par les habitants eux-mêmes. Les signalements des membres de la communauté peuvent s’enrichir au fur et à mesure (propriétaire du lieu et statut, photo, durée d’abandon). L’objectif est de promouvoir la réutilisation de ces lieux, soit temporairement pour des évènements, soit sur la durée pour la municipalité. A New York, les données cartographiques peuvent être utilisées par l’entrepreneur afin de montrer l’intérêt du quartier où il souhaite s’installer au banquier à qui il veut emprunter. « Nous nous servons de ces data pour attirer de grandes entreprises : « venez-vous installer, le quartier est en plein essor comme vous pouvez le constater » », illustre Amen Ra Mashariki. Cette approche géographique a aussi été développée dans la santé aux Etats-Unis : le dispositif Footborne Chicago analyse les tweets et appels téléphoniques 311 reliés aux intoxications alimentaires pour ensuite déclencher l’intervention des services d’hygiène. Le Chicago Health Atlas est une plateforme de géolocalisation développée par le smart Chicago Collaborative en partenariat avec cinq hôpitaux de la ville, qui réunit toutes les données relatives à la santé publique des habitants. La cartographie permet de voir la propagation des maladies par quartier, de faire remonter les statistiques des populations non assurées ou de trouver la localisation des services de santé de la ville.

Ouverture de l’administration, et des esprits

Les données sont émises par les citoyens, les administrations, les acteurs privés. « Pour optimiser cette récolte, les cités modernes doivent évoluer selon cinq grands axes », précise Remi Dorval. Premièrement dans la gouvernance opensource. Les plus en avance ont mis en place des cellules dédiées à l’analyse, la réutilisation et le croisement des données, avec les premiers postes de chief data officers. « J’ai intégré un département de la mairie, et mon poste existera encore lors du prochain mandat », se réjouit Debra Lam, directrice de l’innovation et de la performance dans la ville de Pittsburgh. Une culture de collaboration entre services doit se renforcer, comme le rappelle Jascha Franklin-Hodge, Monsieur Data à la mairie de Boston, qui a supervisé les campagnes numériques d’Obama en 2008 et 2012 : « En matière d’éducation par exemple, il faut aussi parler de santé ou de taux de criminalité. Nous organisons des réunions entre départements pour traiter la problématique ». Deuxièmement dans l’habitude de rendre des comptes aux citoyens sur la réussite des actions. « La donnée crée la responsabilité. On peut se prendre pour le maire sur le site de la mairie de Boston, et par exemple comprendre pourquoi réparer les nids de poules prend autant de temps », illustre Jascha Franklin-Hodge. Troisièmement dans la recherche de l’intelligence collective et des communautés : les évènements de consultation ou de mobilisation (concours, hackathons…) à destination des citadins et de la communauté IT issue de la société civile sont organisés, pour définir les besoins réels de la ville et tenter d’y répondre. « Nous commençons pas déterminer les défis et questions auxquels nous ne parvenons pas à répondre – sans-abris, ordures, éducation… – puis passons aux données. Nous ne commençons pas par les données », explique Amen Ra Mashariki, de New York. A noter d’ailleurs aux Etats-Unis le rôle majeur de Code for America, collectif citoyen qui met à disposition de ces villes innovations technologiques, progrès dans l’éducation au codage informatique et dynamisme entrepreneurial. A la fois incubateur de start-up, réseau de mise en relation et organisation de civic hacking, cette structure est à l’origine des conférences et hackathons qui ont permis à des informaticiens, designers, urbanistes et sociologues de travailler avec les municipalités. A Chicago, tous les citadins sensibles à la question de la réutilisation des données publiques peuvent se réunir chaque semaine lors de l’Open Gov Hack Night, un évènement pensé et organisé en partenariat avec la municipalité. Même énergie déployée à Los Angeles : « Il nous a fallu créer un espace de co-travail pour que les gens puissent traiter ensemble les problèmes, créer une identité avec un nom de marque et du coup un sentiment d’appartenance. Nous avons aussi un fonds qui risque 20 millions de dollars dans des start-up travaillant à la résolution de problèmes par ces data », décrit Abhi Nemani, actuel chief data officer de Los Angeles. Pour ce membre essentiel de Code for America, « il ne faut pas se contenter d’ouvrir les data, il faut créer des frictions, des échanges, des défis pour que les gens s’associent, s’affrontent… Car pour l’heure nous créons de la matière brute sans en connaître encore la valeur. Les personnes clés qui délieront les nœuds sont à l’extérieur. Il nous faut donc exercer un travail de marketing pour les intéresser ». Des tables rondes et des comités d’innovation à Pittsburgh est sortie par exemple l’application neige/verglas, recensant les abris pour SDF, ou ceux qui veulent qu’on déneige devant leur porte et ceux qui le demandent. « Nous n’avons pas de développeurs en interne, nous dépendons d’une communauté », insiste Debra Lam. Quatrièmement dans la culture de partenariats : toutes ces villes mobilisent des entreprises privées, des start-up ou des pôles universitaires dans la co-construction d’outils ou de services pour les citadins. L’expérimentation néerlandaise précédemment citée est rendue possible par une collaboration entre la ville d’Amsterdam, des entreprises comme Liander et Waternet et la fédération des bailleurs privés. Le Grand Lyon parvient à développer Optimod’ pour améliorer l’utilisation des transports grâce à un large réseau de partenaires – notamment IBM, Orange ou Parkeon.

Prédiction d’avenir !

Enfin cinquièmement dans la possibilité de mener des analyses de data prédictives, car les villes augmentent la fréquence d’actualisation des données recueillies pour générer des recommandations plus précises, fiables et personnalisées, voire pour anticiper les besoins. Des corrélations fondées et inattendues peuvent être réalisées. Dans le cadre d’un projet pilote de lutte contre la prolifération des rongeurs dans Chicago lancé en octobre 2013, un algorithme a identifié et analysé les 31 types d’appels 311 qui correspondaient aux signes avant-coureurs d’une infestation (rupture de conduites d’eau, problèmes lors du ramassage d’ordures,…). « La plateforme a alors permis à la municipalité de prédire l’activité des rongeurs sept jours à l’avance et d’intervenir efficacement en amont », illustre Brette Goldstein, ex-chief data officer de Chicago. De même à terme, le Chicago Health Atlas précédemment cité permettra de développer des solutions d’analyse prédictive liées à la santé des citadins. Pour Brette Goldstein, « nous pouvons désormais anticiper la cible au bon moment et au bon emplacement en matière de délinquance. Le traitement des données collectées, des appels téléphoniques, des témoignages des personnes, remodèle les limites des quartiers. Nous obtenons des micro-zones, où nous pouvons prendre des décisions éclairées grâce aux algorithmes, quant à la présence policière par exemple. » Mais c’est surtout en matière de transports que l’innovation est de mise. Dans le Chicago Ope, Data Portal actualise les informations relatives au trafic automobile toutes les dix minutes, laissant la part belle à des analyses plus fines. La plateforme WindyGrid est une application cartographique qui permet de visualiser, sur une seule et même interface graphique, le fonctionnement opérationnel de la ville en temps réel ou sur la durée grâce à des informations géolocalisées telles que l’historique des accidents à un carrefour et la liste des appels d’urgence qui en ont découlé, le flux des vidéos de caméras de surveillance, les tweets publics… A Boston, Jascha Franklin-Hodge a conclu un partenariat avec Wase, l’application de navigation. « Nous utilisons la ville comme un laboratoire, en faisant des expériences sur les feux : changer la priorité de circulation, avec par exemple des bus qui ont tous les feux verts. Et nous comparons avec les jours normaux, pour mesurer l’incidence sur la vitesse moyenne des autres conducteurs. » A Lyon, Optimod’ agrège les données de sources multiples (transports en commun, trafic, vélopartage, autopartage… ) pour proposer une solution complète de mobilité urbaine. Le service prévoit un navigateur urbain multimodal sur téléphone, ce qui serait une première mondiale, avec pour objectif de proposer l’itinéraire optimal pour l’usager en temps réel, avec toute l’information nécessaire sur les retards, les incidents, les disponibilités… Une fonction de prédiction du trafic à une heure, première en Europe, permettra d’anticiper.

La nécessité de l’investissement citoyen

Cette révolution ne peut se faire sans une mobilisation collégiale des acteurs de la ville. « C’est le seul moyen de créer de la valeur autour des données – pas forcément financière, cela peut être de la valeur sociale. Lorsque nous passons un partenariat avec Yelp pour noter l’hygiène des restaurants, nous répondons à un besoin des gens », affirme Abhi Nemani de Los Angeles. Encore faut-il que tout le monde joue le jeu, comme le rappelle Franck Mougin, directeur des ressources humaines et du développement durable chez Vinci : « A Hounslow, un district du Grand Londres, la municipalité nous sous-traite la maintenance des réseaux routiers, et les gens signalent en continu les dysfonctionnements. Cela ne peut fonctionner qu’avec une certaine mentalité de responsabilisation ». Les Français, plus habitués à s’en remettre à l’Etat et aux collectivités, ont peut-être du chemin à faire en la matière…

 

 

Julien Tarby

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