Thomas Hugues, journaliste, présentateur, ex-producteur, a un physique de jeune premier. Sourire en coin, attitude ouverte et débit lent parachèvent une impression de sérénité face aux aléas de l’actualité. Pourtant ses convictions et avis tranchés sur les univers du journalisme, des médias et de la production de programmes TV, prouvent qu’il vit pleinement les décharges d’adrénaline que lui procurent ses différents métiers.

Thomas-Hugues

Quelle évolution des médias percevez-vous depuis que vous avez commencé ?

Je parlerais même de révolution, parce que le numérique change les comportements. Au niveau économique la transition est très difficile à négocier, car nombre de lecteurs/spectateurs ont basculé sur l’offre online, sans qu’on ait encore trouvé le moyen de pleinement monétiser cette audience. La radio est peut-être moins impactée, car ce média est nomade depuis son origine, rythmant le quotidien des gens, jouant le rôle de compte à rebours le matin par ses rendez-vous. L’écoute dans la voiture et les podcasts l’ont empêchée de subir de plein fouet la concurrence des chaînes TV d’information en continu ou d’Internet. En revanche la télévision est complètement influencée par le numérique et la fragmentation de la consommation. Même si Médiamétrie vient d’intégrer les audiences différées, l’économie est encore en gestation. Au niveau du comportement des journalistes aussi la situation a évolué. Nombre d’observateurs vilipendent le moindre respect du pouvoir et la désacralisation du politique, mais je reste persuadé que le rôle du quatrième pouvoir est d’informer sur les trains qui arrivent en retard et de dénoncer les scandales. « Le journalisme, c’est publier quelque chose que quelqu’un ne veut pas voir publié, tout le reste n’est que communication », disait Georges Orwell. Bien sûr il serait dangereux de tomber dans la sinistrose la plus totale, mais il ne faudrait pas non plus prendre la trajectoire du JT qui a le plus de bonnes nouvelles, celui de la Corée du Nord. Je vais vous étonner, mais je pense que nous vivons une belle époque pour enquêter et challenger le pouvoir. Le Canard Enchaîné marche bien, Mediapart semble avoir trouvé un modèle viable sur le Web. La distanciation et l’investigation sont en amélioration constante.

Les comportements grégaires de la presse et l’intrusion dans les intimités ne viennent-ils pas gâcher ce beau tableau ?

Bien-sûr on peut déplorer à l’inverse une « BFMisation » du traitement de l’information. Parfois un micro-scandale devient un scandale d’Etat. Après avoir longtemps été trop obséquieux à l’égard du pouvoir, après avoir longtemps étouffé des affaires, les journalistes recherchent le clash à outrance. Les raisons ? La concurrence des sites Internet et des chaînes d’information en continu obligent à mettre du charbon dans la machine, plus rapidement que le concurrent. Si bien qu’un simple « Tweet clash » entre Nadine Morano et Stéphane Guillon est monté en épingle si rien ne survient au même instant. Ou certaines alertes de sites annoncent la mort de Christophe de Margerie, puis évoquent une déclaration de Nabila. Des dérives peuvent apparaître, notamment dans la non hiérarchisation de l’information. Quant au viol de la vie privée, je pense qu’il y a un avant et un après affaire DSK. La presse avait coutume de dire qu’elle s’arrêtait sur le seuil de la chambre à coucher. L’intrusion dans la vie intime devient désormais monnaie courante.

Quelles sont les grandes différences que vous avez remarquées entre chaînes privées et publiques ?

France 5 est dans sa bulle, puisqu’elle n’a pas de rédaction et fait appel à des agences de production pour ses contenus. Elle reste la chaîne de la connaissance et du savoir, qui n’est pas obsédée par les audiences, quand France 2 ou France 3, qui sont des chaînes premium, se trouvent en concurrence frontale avec M6 ou TF1. Toutefois l’objectif de France Télévision n’est pas forcément d’être le leader ; parfois des émissions politiques ou des reportages économiques ont une vocation informative avant tout. TF1 évite soigneusement l’investigation économique, pour ne pas froisser les annonceurs potentiels. Bien-sûr les chaînes publiques ne vont pas se faire prier pour tenter d’attirer des spectateurs. Le canular de Nicolas Bedos faisant croire à une liaison avec Valérie Trierweiler dans l’émission d’Alessandra Sublet « Un soir à la Tour Eiffel », avait pour but de dénoncer le mélange de peoplisation et d’intime imposé par une certaine presse à la population, mais il a aussi dopé les audiences. On est à la limite, mais je trouve exagérée l’enquête ouverte par le CSA.

Justement, pensez-vous que la liberté de ton n’est plus ce qu’elle était ?

Nous vivons dans une époque moins libre qu’il y a 20 ou 30 ans. Le sketch de Pierre Desproges sur les Juifs, aussi talentueux soit l’artiste, devrait être supprimé. Des associations et lobbies se sont spécialisés sur la critique des humoristes, ils feraient mieux de se concentrer sur les politiques. Il est anormal de ne pas pouvoir faire rire en parlant des roux, handicapés, musulmans ou unijambistes sans être attaqué. La télévision reste un média de masse, la liberté de ton est donc moindre qu’à la radio. Quoique la notion de média moins exposé joue de moins en moins, les petites phrases étant reprises pour alimenter la machine.

Comment se porte votre émission « Médias, le Magazine » ?

Nous en sommes à la septième saison. Nous étions les premiers à porter le projecteur sur les techniques et artifices de communication politique, les relations entre journalistes et hommes de pouvoir… Puis des émissions politiques ont de plus en plus consacré une partie de l’émission à ce créneau. On s’est intéressé au décorum, aux techniques de langage,… Plus qu’au contenu parfois. Cette concurrence nous a obligés à évoluer, en ajoutant des grands reportages et des invités philosophes, animateurs ou patrons de presse pour donner leur avis durant toute l’émission. Luc Ferry, Audrey Pulvar, Boris Cyrulnik ou le président du CSA Olivier Schrameck se sont récemment prêtés à l’exercice. Notre rôle tel que je le vois est d’appuyer sur le frein et de décortiquer une actualité médiatique. Cela implique des choix éditoriaux, et une posture pédagogique, tout en évitant d’être austères par une mise en valeur des images. Ce n’est pas un cours magistral, et les 400 000 téléspectateurs hebdomadaires l’ont bien compris.

Ce mouvement des caméras vers les coulisses de la communication est-il une demande du public ?

Je pense que les six premiers mois du mandat de Nicolas Sarkozy ont vacciné les journalistes quant à l’enthousiasme, et parfois l’aveuglement dont ils pouvaient faire preuve face au storytelling politique. Et comme souvent en France, il y a eu un retour de balancier, avec une réelle envie de décortiquer la stratégie du « une histoire par jour pour la presse ». Ils ont eu envie de vérifier les choses, de s’enquérir de l’évolution d’un phénomène soulevé dix jours plus tôt… Il y a eu une prise de conscience généralisée qu’il fallait se détacher de la machine politique à images. D’où les émissions concurrentes sur LCI, i>TELE ou Europe1.

Que pensez-vous du traitement médiatique de l’économie dans l’Hexagone ?

Ce domaine faisait figure d’épouvantail à la radio ou la télévision par le passé, si bien qu’on traitait les sujets par le bout de la lorgnette, la consommation ou les petites histoires. Faute de compétences pointues, de formations économiques poussées dans les écoles de journalisme, les reportages étaient rarement explicatifs. La situation s’est améliorée grâce à l’infographie et à l’intervention des éditorialistes vulgarisateurs comme François Lenglet. C’était un vrai problème et les services d’un ministère de l’Economie d’un gouvernement m’avaient à l’époque contacté lorsque j’étais producteur, afin de mettre en place un programme court pédagogique. Depuis, la qualité des enquêtes a progressé, et les analyses de « Cash Investigation  » sur le lobby du tabac par exemple, démontrent une volonté d’aller au fond des sujets.

Comment en êtes-vous arrivé là ?

Après Sciences-Po Bordeaux et deux ans passés à l’ESJ Lille, un stage à Sud Ouest qui m’a fait vibrer quant au métier de journaliste généraliste pour sa diversité – j’ai couvert une manifestation CGT, un concert de Michael Jackson avec des fans, un match de football –, j’ai poussé les portes de TF1 pour un stage de deux mois… J’y suis resté 17 ans ! J’ai été pigiste pour les informations générales, chef de service adjoint, remplaçant au JT, je suis allé à LCI, j’ai co-présenté « Sept à Huit » ou l’émission d’infotainment « Défense d’Entrer » (avec Valérie Benaïm, ndlr). Puis i>TELE pendant deux ans, et enfin France 5 pour « Médias, le Magazine ». C’était le début du numérique, et cela m’a paru être une belle opportunité. Je ne l’ai pas regretté, car cette émission me permet de rester généraliste. Tous les sujets sont abordés au travers des médias étudiés. La curiosité est un vilain défaut, mon émission sur RTL débutée en septembre, poursuit cet éclectisme qui me tient tant à cœur : ce soir je vais aborder les requins, les meilleurs restaurants à Paris et le fonctionnement des Prud’hommes. Mon emploi du temps est bien chargé, il y a aussi le rendez-vous fiction en prime-time chaque mois sur France 5, avec un plateau de présentation, une fiction télé comme Maupassant récemment, et un débat de comédiens et scénaristes.

Vous avez aussi eu une vie entrepreneuriale ?

Laurence Ferrari, Lorraine Willems et moi-même avons en effet créé la société de production StoryBox. J’aimais le management – dans l’émission « Médias, le Magazine » je travaille d’ailleurs avec 20 personnes – mais le côté marketing, où il fallait vendre des sujets, me convenait beaucoup moins. Je reste dans l’âme un journaliste.

Avez-vous eu des mentors au cours de votre carrière ?

Pas des mentors, mais des figures qui m’ont fortement inspiré. On apprend beaucoup aux côtés d’Etienne Mougeotte, PPDA ou Robert Namias, trois journalistes d’expérience et de renom. De même pour Emmanuel Chain, qui était producteur de « Sept à Huit ». Mais on ne marche pas dans les pas d’un autre, on apprend de lui.

Une actualité vous a particulièrement marqué ces derniers temps ?

Je suis à chaque fois interpelé par les pièges à journalistes, comme par exemple le traitement de l’Etat islamique en Irak et au Levant. On sait depuis la nuit des temps que le terrorisme n’existe que par les médias. L’Etat islamique réalise d’ailleurs des films de propagande et se livre à un véritable marketing qui entre en concurrence avec celui d’Al Qaïda. Mais les journalistes ont le devoir de parler d’un attentat ou d’une exécution. C’est le piège absolu, et il importe de trouver le bon ton et les bonnes images, pour ne pas tomber dans le voyeurisme. Je m’amuse toujours de ceux qui critiquent l’information spectacle. La télévision est par essence spectaculaire, l’information TV aussi. Un plan sur une personne qui pleure est une mise en scène. Il faut donc faire des choix, éviter les effets spéciaux et musiques. La presse écrite n’est pas pour autant à l’abri. Quand le journal Libération reprend les déclarations d’un djihadiste français qui part au front telles quelles, puis les décrypte à côté en montrant que c’est de la propagande, il n’en joue pas moins le rôle de courroie de transmission. Le sujet est délicat et intéressant.

Vous avez vécu de près la peoplisation. Vous a-t-elle aidé, ou desservi ?

Quand on présente le JT de TF1, il importe de l’accepter. On est à table avec le spectateur, dans sa maison ; il arrivait d’ailleurs que des gens me parlent dans la rue comme si j’étais un proche. Puis la chaîne nous a proposé, à mon ex-femme Laurence Ferrari et moi-même, de présenter l’émission « Sept à Huit » ensemble. Nous n’étions pas des perdreaux de l’année : nous nous sommes prêtés au jeu des interviews ensemble, mais avons mis des barrières en refusant les photos de nos enfants ou de notre maison. Les seuls débordements ont été les paparazzades, et nous avons attaqué. Il était essentiel de mettre des limites. La peoplisation encadrée est positive, jouant le rôle d’accélérateur de carrière. Tout s’est beaucoup calmé depuis que je suis à France 5 !

Vous avez parlé devant 13 millions de personnes. Avez-vous une recommandation à formuler à nos lecteurs amenés à parler en public ?

Je suis par nature timide, et j’ai toujours eu du mal à parler devant une salle de 200 personnes. J’utilise de ce fait le même ton et la même argumentation qu’avec deux personnes en face de moi. De même sur les plateaux je n’ai jamais imaginé les gens derrière l’écran. Le maquillage, la préparation sont des rites qui font « entrer sur scène ». La caméra est un interlocuteur froid, et il est donc aisé de parler, avec des formules souvent impersonnelles. En revanche la radio amène de la proximité, je m’adresse directement aux auditeurs, dans un style direct, ce qui est un exercice différent. L’état d’esprit doit bien être préparé avant toute intervention en public.

Propos recueillis par Julien Tarby et Jean-Baptiste Leprince

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