L’art du débat fascine depuis l’antiquité. Mais est-il toujours le même ? Les décideurs politiques et économiques évoluent-ils dans l’exercice, sous l’influence des nouvelles technologies, de l’instantanéité et de l’espionnage citoyen ? Qui sont les gagnants et les perdants ?

«Je vous ai compris ! », « Vous n’avez pas le monopole du cœur ! », « Vous avez tout à fait raison, monsieur le premier ministre », « Moi, président »…. Les petites phrases chocs raisonnent dans les esprits comme autant de banderilles plantées dans le flanc du contradicteur… et parfois comme des prémices à la victoire. Celui qui maîtrise le mieux son discours évite lapsus et contradictions, attire la sympathie dans son attitude. En déstabilisant l’orateur qui lui fait face, il gagne des points essentiels dans l’inconscient collectif pour montrer sa compétence et faire admettre ses idées, qu’il (ou elle) soit chef d’entreprise, économiste, syndicaliste ou bien-sûr politique. « Les gens ne se souviennent pas des situations économiques exactes lors des époques Giscard d’Estaing ou Mitterrand, mais plutôt des petites phrases. Le beau-parler interpelle », rappelle Elodie Mielczareck, sémiologue, spécialiste en analyse de discours et gestuelle, souvent conviée sur les plateaux d’i>Télé ou Europe1 pour décrypter les comportements des politiques. Car les moyens de communication ont beau être pléthoriques, ils sont d’une faible utilité si celui qui parle ne sait pas donner du sens à ses idées, par le fond comme par la forme. Bien sûr le décideur doit maîtriser les figures de style et la grammaire comme à l’école, car c’est une condition nécessaire à la captation de l’auditoire – « La langue de Molière recèle un avantage indéniable : la syntaxe. Un grand homme n’est pas un homme grand », rappelle Jeanne Bordeau, fondatrice et directrice de l’institut de la qualité de l’expression, bureau de style en langage. Mais il doit aussi être persuasif, transmettre quelque chose, dégager de l’empathie, marquer les esprits. Et ce tout en faisant face aux questions impromptues, aux objections et aux critiques. Tout un programme. Pour le manager (au sens large) moderne l’habitude de la joute verbale n’est certainement pas une corde à omettre d’accrocher à son arc. « La préparation semble d’ailleurs beaucoup plus professionnelle que dans les années 80, où ces personnes de premier plan découvraient les plateaux TV », remarque Thierry Saussez, ex-président de l’agence Image et Stratégie Europe. De simples techniques de discours qui se travaillent ? Plutôt un art oratoire comme décrit dans le Gorgias de Platon, avec ses règles, ses modes, ses évolutions. Un débat viril comme celui qui a opposé Jean Marie Le Pen et Bernard Tapie serait-il envisageable aujourd’hui ? Pas si sûr…

De tous temps la parole, mais surtout la gestuelle

Certains principes perdurent. Aristote a défini les trois axes de l’art de convaincre : l’ethos (l’image renvoyée), le logos (le raisonnement) et le pathos (l’appel aux émotions). « Un certain nombre de marqueurs dans les discours permettent d’ailleurs de définir comment la personne veut apparaître. Utilise-t-elle souvent le « je » ? Parle-t-elle de ce qu’elle a fait, ou de ce qu’elle va faire ? Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon excellent par exemple dans le pathos. Ils parlent avec leurs tripes et en appellent souvent aux émotions », illustre Elodie Mielczareck. Même si les orateurs se positionnent clairement, ils doivent cependant conserver un certain équilibre entre les notions. Lors d’une conférence du mouvement patronal Ethic intitulée « les médias sont-ils devenus fous ? », Franck Louvrier, président de Publicis Events, ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, évoquait le côté redoutable de l’exercice du 20h pour les chefs d’entreprises et politiciens. « Ils pourront être les plus pédagogues et clairs possible dans leurs réponses, certains leur reprocheront la couleur de leur cravate ! » Rien ne doit être négligé. L’étude très souvent citée d’Albert Mehrabian, professeur à l’université de Californie révèle que l’auditoire ne retient que 7% du contenu du discours, 38% la prosodie, le rythme, la mélodie, et enfin 55% le langage corporel (cf.encadré) ! Pour marquer les esprits et plaire, l’orateur doit donc, avant de parfaire le contenu de ses répliques, soigner son image sonore par une élocution claire, un rythme et un débit de paroles équilibrés, des silences – mais aussi son image visuelle par des regards appuyés, sourires, gestes ouverts et mesurés. « Et pourtant il n’existe toujours pas de lexique du langage corporel, on trouve encore tout et son contraire sur la signification des gestes. Si la synergologie, qui s’y attèle, est une discipline qui monte en puissance, c’est parce que la gestuelle en dit plus long sur la personne préparée, qui se trahira plus facilement qu’en parlant », soutient Elodie Mielczareck. C’est en effet à ce niveau que l’on remarque les moments de congruence. Laurent Fabius aurait peut-être évité son geste très bourgeois à l’encontre de Jacques Chirac en 1985 lors de leur débat, en disant « cela suffit, vous parlez au premier ministre de la France », après que son aîné l’eut traité de « roquet ». Le revers de main dédaigneux de la part d’un ministre de gauche est mal passé. « Tout est question de concordance entre le parler et le geste. Nicolas Sarkozy a d’ailleurs éveillé l’intérêt des chercheurs car il dégageait une certaine cohérence et complexité qui étaient nouvelles dans le paysage télévisuel français au début des années 2000 », révèle Jérôme Jacquin, linguiste à l’université de Lausanne qui étudie les débats. De même Geneviève Calbris, chercheur en sémiotique, a écrit un ouvrage (1) sur la gestuelle de Lionel Jospin, qui est restreinte mais cohérente, participant à la bonne compréhension du message. « Les leaders tentent souvent de gommer leur gestuelle au début, ce qui est contre-productif. Un geste vers le haut pour symboliser une courbe qui monte est essentiel, plus que des mots chocs », soutient Ariane Warlin, qui entraîne des dirigeants dans leur prise de parole publique. Selon la consultante « ceux-ci ne sont pas encore assez coachés sur le non verbal, qui parfois les dessert. Des bras cachés sous la table signifiant qu’ils ont quelque chose à dissimuler, des mains qui se frottent la joue ou touchent le nez pour se rassurer les trahissent ». Le langage et le corps sont complémentaires dans les débats. « Un décalage, un conflit, et les messages deviennent illusoires, voire mal interprétés », précise Marwan Mery, fondateur de MMG et cofondateur de l’agence des négociateurs, spécialiste en lecture comportementale.

Des techniques vieilles comme le monde

Les décideurs, passés sur les bancs des meilleures écoles et de mieux en mieux préparés par des conseillers, utilisent toutes les ficelles pour faire passer leur message. « Si vous en avez un, dites que vous allez le dire, dites-le, et dites que vous l’avez dit », affirmait Winston Churchill. Ils n’hésitent donc pas à le seriner par tous les moyens. « On constate une professionnalisation chez les politiques, qui emploient plus de techniques rhétoriques comme la liste de trois pour générer des applaudissements », illustre Jérôme Jacquin. « A Sciences Po on apprend le « oui mais », la grammaire gestuelle, la manière de respirer, de ménager des suspens par des silences… », cite pêle-mêle Jeanne Bordeau. Les grands orateurs excellent aussi à se tirer d’un mauvais pas. « Le journaliste qui connaît mieux un sujet sur le plan technique représente un gros risque par ses questions. Il faut se sauver de cette impasse, sans toutefois balayer d’un revers de main dédaigneux le sujet », cite en exemple Marwan Mery, également expert en détection du mensonge. Dès lors les vieilles combines peuvent servir, comme reposer les questions pour ne pas répondre, ou tout simplement répondre à côté. Les pirouettes existent depuis longtemps. La technique de la question est d’ailleurs aussi une arme offensive : si le contradicteur ne sait pas répondre, l’interrogateur en ressort gagnant, si la réponse est apportée, il en ressort quand même supérieur en termes d’ethos. Ce qui a valu à Valéry Giscard d’Estain, lors du débat présidentiel de 1981, la réponse cinglante de François Mitterrand pour éluder sa question quant au cours du Deutschemark : « Je n’aime pas vos méthodes. Je ne suis pas votre élève. Ici, vous n’êtes pas président de la République, mais mon contradicteur ».

Des modalités changées par les nouvelles technologies

Si les décideurs, en véritables sophistes attentifs, recouvrent d’un vernis leurs discours, choisissent des mots valise très employés, à la charge sémantique faible, c’est aussi parce qu’ils se sentent épiés en continu. « Les réseaux sociaux ont donné la possibilité à tout le monde de réagir en instantané, avec pour corolaire une langue de bois plus marquée chez les débatteurs », constate Marwan Mery. Le spectateur est toujours plus suspicieux ; un phénomène renforcé par la « peoplisation » de la chose politique. « Les gens veulent mieux appréhender les artifices de communication et les astuces des décideurs pour faire accepter leurs idées et se faire aimer. Les formats informatifs se sont d’ailleurs diversifiés en réponse à cette exigence, à l’exemple du « Petit Journal » sur Canal+ qui se tourne vers l’envers du décor », déclare Julian Bugier, présentateur Joker de David Pujadas sur le JT de France 2 (cf. EcoRéseau n°13). Et les nouveaux outils ont permis au public d’être attentif aux moindres mots, faits et gestes. Les dirigeants ne peuvent plus s’adonner aux exagérations et envolées. « Ils pouvaient se permettre d’être plus romantiques avant 1999 », glisse Elodie Mielczareck. Mais plus qu’un espionnage citoyen, les technologies ont généré un phénomène de « consommation médiatique ». « La durée de vie d’une information devient courte, ce qui a sensiblement modifié le comportement de l’homme politique, qui sait qu’il est devenu un produit de consommation », observe Franck Louvrier. Les technologies ont accéléré le temps comme le décrit le sociologue Hartmut Rosa dans un livre qui a fait date (2), l’information doit être plus condensée et correspondre aux attentes immédiates, donc être moins chargée en contenu. Les décideurs s’adaptent, valorisant un peu plus la forme sur le fond, les petites phrases, « maniant la « détachabilité », ces petits bouts de déclaration qui peuvent tenir tous seuls et faire le buzz », définit Jérôme Jacquin. Le temps médiatique ne permet plus la pédagogie, qui est en fait réalisée en appui par d’autres vecteurs. « Le message ne peut plus être transmis par un politique face aux caméras, il lui faudra l’aide de relais, partis, militants sur le terrain… Une émission ne suffit plus pour donner confiance », insiste Thierry Saussez. Les études menées lors des débats présidentiels révèlent sur les plateaux un plus grand dynamisme. La parité du temps de parole est toujours scrupuleusement suivie, mais les interventions sont plus nombreuses et plus courtes, les débats sont plus hachés, les gens n’hésitent plus à s’interrompre, les émissions sont plus courtes et l’intégration des spectateurs plus massive. « La tolérance à la parole d’autrui est plus faible et la place du journaliste est montée en puissance. Auparavant il ne posait pas de questions, aujourd’hui il est celui qui oriente les débats par ses questions et présentations, son pouvoir structurant est fort, il présente, met en scène », décrit Jérôme Jacquin. Ce qui laisse moins de place à un exposé structuré.

Inné ou acquis ?

Les grands principes à suivre pour plaire à l’auditoire restent toutefois les mêmes. Ceux qui s’en sortent le mieux les ont-ils appris, ou en étaient-ils dotés dès la naissance ? Question éternelle, qui appelle une double réponse. « C’est d’abord la chaleur humaine, la conviction qui l’emporte. Les gens les plus simples, pas orateurs, spontanés, sont souvent ceux qui marquent l’opinion publique », insiste Thierry Saussez. Le registre émotionnel est souvent de l’inné, on l’a en soi. « Nicolas Sarkozy renvoie à lui, il possède cette petite touche de mégalomanie pour confier un peu de lui-même », illustre Elodie Mielczareck. Et bien difficile d’améliorer artificiellement ce trait de caractère. L’arrivée des spin doctors et des mediatrainers professionnalisent l’approche. Partout des formations voient le jour. Au Japon des écoles du débat pour adolescents ont ouvert leurs portes. En Suisse on consacre dans les petites classes toujours moins de temps à l’apprentissage de l’orthographe, et toujours plus sur la manière de raconter les histoires ou d’argumenter. « Mais il ne faut pas se leurrer, le cercle familial reste déterminant, c’est lui qui permet ou non la socialisation langagière des enfants », insiste le linguiste Jérôme Jacquin. Les entreprises prennent conscience de l’importance de la forme, et allouent toujours plus de budgets pour accompagner les dirigeants. Faire passer des messages, gérer la déstabilisation… Il existe des outils que les coachs peuvent fournir. Mais si le participant au débat force trop le trait, il finit par ne plus être authentique, par ne plus convaincre. « L’intervention de DSK au 20h de TF1, où les images de rigidité et d’hyper contrôle ont prédominé, l’a prouvé. Il a été rationnel, mais récitant un texte, il n’a pas su obtenir l’adhésion. Jérôme Cahuzac n’a pas su non plus véhiculer d’émotion, d’ailleurs également coaché par une équipe proche de Stéphane Fouks (Havas Worldwide) », pointe Elodie Mielczaeck. Les leaders se préparent dans leur corps, leurs gestes, leur authenticité. Les éléments de vécu, les anecdotes se révisent en amont. Mais cette touche d’émotion ne s’invente pas.

Début d’une nouvelle ère

Les débats s’uniformisent dans leurs formats et leurs déroulements. Même en France ils ont évolué vers plus de talk shows à l’anglo-saxonne pour Elodie Mielczareck : « place aux chauffeurs de salle, aux applaudissements. Mais les décideurs qui en font trop ne sont pas épargnés, à l’exemple de Ségolène Royal et de son « one woman show » très préparé à l’américaine. Les Français, paradoxalement, ont envie de ce spectacle, tout en se moquant du côté américain ». Car la présence plus marquée du storytelling et des mises en scène ne satisfont pas pour autant un peuple français des plus pessimistes et désenchantés à l’égard de ses élites. Un débat comme celui qui a opposé Jean-Marie Le Pen à Bernard Tapie pourrait encore survenir entre deux fortes personnalités, parce que la « peoplisation » des décideurs s’accompagne d’une « spectacularisation ». Les gants de boxe distribués feraient encore sourire. Mais pour plaire les protagonistes ne devraient plus s’attaquer sur leur physique. L’heure est grave, la crise est une réalité, et surtout la lassitude des débats entichés de clichés et stéréotypes guette : « les formules toutes faites, sophistiques, ne font plus mouche. Qu’ont retenu les gens du débat présidentiel ? « Moi, Président » ? Seulement une anaphore ? Rien n’a marqué les téléspectateurs, si ce n’est une petite figure de style soufflée par un conseil en communication », déplore Jeanne Bordeau. L’annonce d’un retour en force du fond sur la forme dans les débats futurs ?….

1 « L’expression gestuelle de la pensée d’un homme politique », de Geneviève Calbris, CNRS Editions, 2003

2 « Accélération. Une critique sociale du temps », de Hartmut Rosa, éd. La Découverte, 2010

Article réalisé par Julien Tarby

Retrouvez nos avis d’expert dans notre 14ème édition :

  • Jacques Séguéla, communiquant et publicitaire fondateur d’Euro RSCG devenu Havas
  • Marwan Mercy, fondateur de MMG, confondateur de l’agence des négociateurs, spécialiste en lecture comportementale, expert en détection du mensonge
  • Thierry Saussez, ex-président de l’agence Image & Stratégie Europe, conseiller en communication
  • Jérôme Jacquin, linguiste à l’université de Lausanne qui étudie les débats et l’interaction avec autrui
  • Jeanne Bordeau, fondatrice et directrice de l’institut de la qualité de l’expression, bureau de style en langage, lexico-picturaliste qui raconte l’année en mots et écrits sur des tableaux exposés

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