Les nouveaux pays émergents font déjà jaser décideurs et universitaires. Alors que les acronymes se succèdent pour regrouper les potentiels successeurs des BRICS, voici notre sélection de ceux qui vont bousculer demain la donne économique et géopolitique mondiale.

Chaque jour un nouvel émergent, une cacophonie sans nom digne d'un rassemblement EELV...
Chaque jour un nouvel émergent, une cacophonie sans nom digne d’un rassemblement EELV…

Le constat est sans appel : en 2050, 19 des 30 premières économies mondiales seront des pays dits « émergents » d’après les derniers pronostics des plus grands cabinets d’audit, à l’instar de PwC. C’est dire si cette nouvelle donne va bouleverser l’activité de nos entreprises hexagonales. Car au-delà des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), concept apparu dans les années 2000 pour désigner les cinq économies non occidentales rivalisant avec le G7, ou encore les « Dragons asiatiques », largement émergés aujourd’hui (Hong Kong, Corée du Sud, Singapour, Taïwan), « une nouvelle vague de pays émergents apparaît sur la scène internationale », constate l’économiste Alexandre Kateb, fondateur de la plateforme d’intermédiation d’affaires Investinbrics. Indonésie, Mexique, Turquie ou encore Nigeria, autant de pays sur lesquels les investisseurs ont désormais les yeux rivés. Preuve en est avec l’inflation constante de nouveaux acronymes, « CIVETS », « NEXT 11 », « E7», « inventés par les sociétés financières pour attirer l’épargnant avec des produits financiers dédiés », indique Julien Vercueil, maître de conférences à l’Inalco. Et le dernier en date, « PPICS » (Pérou, Philippines, Indonésie, Colombie, Sri Lanka), a tout juste été formulé fin mars 2014 par le groupe d’assurance-crédit Coface.

Course aux acronymes

Mais pourquoi un tel phénomène ? « Il reflète une même volonté, note Alexandre Kateb, celle de trouver les candidats susceptibles de prendre le relais des BRICS, en perte de vitesse. » Et pour cause : avec la crise, ces derniers affichent une croissance ralentie et des exportations moins compétitives. « Plus encore, ils doivent faire face aux défis liés au développement : équilibre des retraites, mise en œuvre d’une protection sociale, etc. », analyse Laurence Daziano, maître de conférences à Sciences Po et également inventeur d’un nouvel acronyme : BENVIM (Bangladesh, Ethiopie, Nigeria, Indonésie, Vietnam). Si les critères retenus pour distinguer les nouveaux émergents semblent faire l’unanimité – croissance significative, niveau de revenu par habitant intermédiaire (entre 3000 et 10000 dollars par an), taux d’urbanisation en plein boom, poids démographique et géostratégique – « force est de constater que leur intégration dans un même classement reste un exercice complexe, rappelle Christian Déséglise, managing director au groupe HSBC, tant chacun d’entre eux, fort de ses particularités, doit faire l’objet d’une analyse spécifique. » Aussi, pour y voir plus clair, nous vous proposons notre sélection d’une dizaine de pays qui compteront demain, regroupés, tant que faire se peut, selon leur proximité ou les précieux atouts qu’ils possèdent dans leur jeu.

« Les BestIn Class » :le Mexique et la Turquie

Voilà deux nations presque « émergées » qui caracolent en tête des nouveaux émergents. Mais qu’est-ce qui leur vaut ce titre de Best In Class ? « Leur proximité avec les puissances occidentales, les Etats-Unis pour le Mexique et l’Union européenne pour la Turquie, qui leur a permis de booster leur développement en intégrant des zones de libre-échange », indique Alexandre Kateb. Membre de l’Alena (Accord de libre échange nord américain), le Mexique s’est ainsi transformé en grand « atelier » de produits manufacturés du continent américain qui y délocalise ses usines, surtout dans le nord du pays. Sans oublier son rôle de plateforme pour l’industrie automobile mondiale avec l’arrivée en 2014 d’Audi, General Motors, etc., et l’ouverture de son secteur du pétrole aux investissements privés. « Avec une croissance de plus de 3% depuis 2005, ce plus grand pays de langue espagnole – 120 millions d’habitants – affiche surtout une économie tertiarisée à 70% », précise Laurence Daziano, en rappelant que les grands équilibres macroéconomiques y sont prometteurs : inflation maîtrisée, monnaie attractive, endettement modeste, investissements internationaux en hausse…

Position géostratégique

Une santé de fer dont peut aussi se prévaloir la Turquie, membre de l’Union douanière de l’Union européenne et 15e plus important PIB de la planète, en hausse de 4,4% en 2013. Ses finances publiques sont solides, sa dette équivaut à 40% du PIB contre 78% il y a dix ans. Le pays reste dynamique à l’ouest « avec son triangle d’or, Istanbul, Bursa et Izmir, s’imposant comme trois grands pôles industriels », relève Alexandre Kateb. Acteur clé de la région, fort de 80 millions d’habitants, la Turquie occupe un rôle stratégique de par sa position géographique, tel un pont entre le Moyen-Orient et les Balkans. Un atout mais aussi un inconvénient tant la zone qui l’entoure reste instable politiquement, pouvant basculer à tout moment », alerte Philippe Moreau-Defarges, chercheur à l’Institut français des relations internationales (Ifri). Un positionnement géographique aussi à double tranchant pour le Mexique qui lui permet certes de profiter pleinement de la reprise économique américaine, « mais le pays se débat, in fine, dans une sur-dépendance aux Etats-Unis qui le maintient depuis plusieurs décennies à un faible niveau de développement technologique, tandis que ses institutions sont rongées par les cartels et le trafic de drogue », complète Julien Vercueil.

Les valeurs sûres : l’Indonésie first !

C’est l’émergent présent dans tous les acronymes : en effet, l’Indonésie, premier pays musulman au monde, mais pas moins multiconfessionnel, en transition démocratique et stable politiquement, s’impose comme un nouveau pôle de croissance majeur en Extrême-Orient, après la Chine et le Japon. Il dépasserait même l’Inde en termes de richesses ! « C’est un grand producteur de matières premières énergétiques : ses réserves de pétrole s’amenuisent certes, mais pour être remplacées par le gaz, et demain, le gaz de schiste, qui offre de formidables potentialités », explique Laurence Daziano. Premier exportateur d’huile de palme et parmi les exportateurs majeurs de caoutchouc, il concentre 40% du transport maritime mondial, notamment des hydrocarbures par ses différents deltas. Plus gros marché de l’Association des Nations d’Asie du sud-est (Asean), devançant même la Malaisie, « l’Etat archipel », fort de 250 millions d’habitants, doit son potentiel économique diversifié à sa forte demande intérieure. Ainsi, la classe moyenne va doubler d’ici 2020 pour représenter 53% de la population, d’après une étude publiée en mars par Boston Consulting Group. Dès lors, on comprend pourquoi les investissements étrangers qui représentent 32% du PIB de l’archipel ont augmenté de 22% l’an dernier. « Au total, depuis dix ans, ce pays, certes excentré et éclaté, a connu une croissance moyenne de 6% par an, ramené sa dette de 80 à 25% du PIB, son déficit budgétaire à 1% », résume Laurence Daziano.

« Petite Chine »

Impossible de faire l’impasse sur un autre Etat de la région, illustrant cette classe de néo-émergents : le Vietnam. Ce second poids lourd de l’Asean, fort de 90 millions d’habitants, affiche une performance économique à faire rougir ses voisins, Thaïlande inclue : « Un PIB qui a triplé depuis 2002 et qui devrait croître de 7 à 8% dans les dix prochaines années sans oublier une population jeune, qui gagne un million d’âmes par an », détaille Laurence Daziano. Le principal point fort du Vietnam ? « S’imposer comme une « petite Chine » en reproduisant le modèle de l’Empire du milieu : un pouvoir communiste autoritaire contrastant avec une économie libérale, ayant sorti 25 millions d’habitants de la pauvreté en 15 ans », commente Alexandre Kateb. Fort de ses ressources agricoles (riz) et énergétiques (pétrole et gaz en Mer de Chine), le pays s’impose comme un champion à l’export. Futur grand pôle régional de production et de consommation, le Vietnam attire toujours plus les investissements étrangers. Seul bémol : le risque de surchauffe de son économie, avec une inflation record en 2011. Si bien que la Coface a évincé le pays des PPCIS, jugeant son système financier « hors contrôle ».

Des valeurs montantes…

Parmi lesquelles s’impose la… Colombie ! Si la troisième économie d’Amérique du sud pâtit d’une image négative (prises d’otages, narcotrafiquants…), elle offre un climat propice aux affaires. Alors qu’un accord de paix avec les Farc se profile et qu’un accord préférentiel avec l’Union européenne a été signé en 2013 (suppression des droits de douane sur la quasi totalité des produits industriels), les investisseurs se bousculent désormais à Bogota. La Coface a d’ailleurs intégré le pays à la tête des PPICS. Il faut dire que la nation colombienne, sur le point d’adhérer à l’OCDE, bénéficie d’atouts solides : croissance de 4,8%, IDE de 17 milliards de dollars en 2013 (un score historique multiplié par cinq), inflation contenue entre 2 et 4%, etc. « Autant d’arguments qui pourraient aider la Colombie à surpasser à terme l’Argentine », anticipe Alexandre Kateb, en rappelant que le pays bénéficie de ressources naturelles abondantes, pétrole en tête. « Sans oublier une économie diversifiée : agriculture, matières premières, services, manufacturing, industrie financière développée, etc. », précise Christian Déséglise.

Dubaï de l’Afrique

Autre valeur montante : le Nigeria. Le plus gros producteur africain de pétrole affiche un objectif de taille : « Devenir la Chine de demain ! », rappelait alors Goodluck Jonathan, son président, lors du forum de Davos en janvier 2013. Un vœu pieu ? « Pas si sûr, répond Laurence Daziano, ce pays le plus peuplé d’Afrique avec 177 millions d’habitants dont une classe moyenne dotée d’un vrai sens du business, est devenu en avril 2014 la première puissance économique du continent depuis la révision du mode de calcul de son PIB, devant l’Afrique du Sud. » Grand chantier illustrant son hégémonie : « Eko Atlantic » lancé en 2007 au large de Lagos, pour faire de la ville « la Dubaï de l’Afrique ». Si le manque de diversification de son économie, très dépendante du pétrole, reste le principal argument de ses détracteurs, c’est sans compter son essor dans les secteurs de la construction, la téléphonie mobile et les services financiers. Sans oublier son industrie cinématographique, Nollywood, la deuxième plus importante au monde en nombre de films produits (surtout pour le marché de la vidéo) devant les Etats-Unis et derrière l’Inde. Mais deux freins gangrènent le Nigeria : sa corruption et ses conflits ethniques violents entre musulmans et chrétiens.

Back to Asia !

Rien d’étonnant à ce que l’Asie, LE continent émergent du globe, abrite deux autres valeurs montantes : les Philippines et le Bangladesh, qui jouent du bas coût de leur main-d’œuvre pour s’imposer comme des pivots de l’industrie low cost (textile, cuir, plastique,…). Au-delà du Vietnam et de l’Indonésie, ces deux poids lourds démographiques (une population respective autour de 100000 habitants) deviennent le lieu d’implantation tendance de productions manufacturières chinoises. « Avec un taux de croissance de 5,8% en 2013, le Bangladesh est ainsi le quatrième producteur mondial de produits d’habillement », chiffre Laurence Daziano. Une industrie du textile toutefois ébranlée depuis l’effondrement d’une usine, près de Dacca, en 2013. Evoluant largement dans le sillage de la Chine, les Philippines, bénéficiant aussi d’une proximité culturelle avec l’ancien colonisateur américain, ont su davantage diversifier leur activité. Le pays brille par la recherche agronomique sur le riz, et s’impose de manière croissante dans les activités d’assemblage (automobile, électronique, etc.). Cela étant, la fragilité de ces deux pays face aux aléas naturels révèle encore leur mal-développement.

… aux petits poucets

Exit l’image d’un pays en proie à la famine ! « L’Ethiopie, forte de 94 millions d’habitants, s’impose comme une puissance émergente méconnue », affirme Laurence Daziano. Si le pays part de loin, il peut se targuer d’une croissance moyenne de 10% par an. Sa recette : s’inspirer du modèle chinois en capitalisant sur les matières premières et les exportations pour faire naître une industrie (textile, téléphonie, etc.) dédiée au marché extérieur. « Plus encore, ce « lion africain » profite de ses multiples richesses hydrauliques pour approvisionner la région en électricité, accumuler les devises et devenir un « atelier » agricole et industriel, et ce, avec l’aide financière de la Chine qui investit dans le pays », développe cette dernière, en rappelant que l’Empire du Milieu y a déjà implanté le groupe d’habillement Huajian (marques Guess, Tommy Hilfiger,…). Idem pour H&M qui y étend aujourd’hui son réseau. Le volontarisme politique du régime favorise des projets d’envergure comme le barrage hydroélectrique sur le Nil bleu, un ouvrage colossal qui devrait permettre à l’Ancienne Abyssie de diminuer ses importations de pétrole, tout en lui apportant de nouvelles ressources propres à renforcer ses exportations.

Un concept flou

Identifier un dixième pays émergent n’est pas chose aisée, tant les petits poucets éligibles à cette dernière place sont nombreux : Sri Lanka ? Pérou ? Kenya ? Des marchés si petits que les intégrer dans la même catégorie que la Turquie ou le Mexique serait insensé. « Cela montre non seulement que le concept d’émergence reste flou, rappelle Christian Déséglise, mais surtout que les pays pouvant se prévaloir d’un tel statut s’inscrivent plus que jamais dans une dynamique constante. » Ainsi, rien n’empêche un pays émergent hier de stagner aujourd’hui (Thaïlande), voire de régresser ou confirmer son développement (Corée du Sud). « Quoi qu’il en soit ces « néo-émergents » sélectionnés ne sont en rien comparables en termes de taille et de population aux mastodontes que sont les BRICS, rappelle Philippe Moreau-Defarges. Aussi, leur avenir dépendra surtout de leur capacité à créer des alliances régionales pour peser sur l’échiquier international : le Vietnam avec le Laos et le Cambodge, la Colombie avec le Pérou et le Chili ou encore la Turquie avec l’Arabie Saoudite et Israël. » Une configuration qui paraît pour l’heure improbable. Mais à laquelle la France devrait toutefois se préparer tant sa présence sur les marchés néo-émergents fait défaut aujourd’hui encore.

Article réalisé par Charles Cohen

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