La militante, qui a plongé dans la politique au lendemain du 21 avril 2002, est devenue une ministre engagée. Mieux vaut l’être, devant l’ampleur de la tâche à accomplir.

« Cette question de la 3ème génération des droits des femmes pose la question du type de société dans laquelle nous voulons vivre. »
« Cette question de la 3ème génération des droits des femmes pose la question du type de société dans laquelle nous voulons vivre. »

Najat Vallaud-Belkacem n’a pas la langue dans sa poche. Une qualité qui n’a pas échappé à Ségolène Royal puis à François Hollande, qui l’ont tour à tour choisie pour exprimer leurs programmes et leurs pensées lors de leurs campagnes présidentielles respectives. Si la Franco-Marocaine a embrassé les causes de différentes minorités, elle a toujours refusé le rôle d’icône de la diversité, préférant l’étiquette plus sérieuse de pur produit de la méritocratie républicaine, qui sied mieux à son caractère tenace et sa volonté de fer. Des caractéristiques qui lui serviront, l’exposition médiatique décuplée lui valant chausse-trappes et attaques des « snipers » de la droite. Aujourd’hui, la férue de lecture met ses pas dans ceux d’Olympe de Gouges et de Flora Tristan, en s’emparant du combat pour l’égalité des sexes dans la politique, l’entreprise, la société. Il incombe désormais à celle pour qui le 21 avril 2002 a sonné le début de l’engagement en politique de faire preuve de créativité et d’autorité pour imposer un portefeuille ministériel source d’interrogations quant à son périmètre et sa pérennité.

Qu’entendez-vous par « troisième génération des droits des femmes » ?

Il faut distinguer une première génération des droits des femmes, qui fut, après la Seconde Guerre mondiale, celle de la suppression des discriminations légales faites aux femmes (pas de droit de vote, pas de droit de travailler ou d’ouvrir un compte sans l’autorisation du mari…) Puis une deuxième dans les années 70-80, qui fut celle de droits spécifiques accordés aux femmes en raison de leur condition de femme (contraception, avortement…). Nous travaillons désormais sur une troisième génération, celle de l’égalité réelle. Nous regardons pourquoi, concrètement, les lois ne s’appliquent pas sur le terrain. Nous travaillons sur les préjugés qui entretiennent les inégalités. Il s’agit en fait de porter une nouvelle culture de l’égalité entre les femmes et les hommes dans toutes les institutions de la société : l’école, la famille, l’administration publique, le Parlement, l’entreprise, les médias, les associations, les mouvements d’éducation populaire, les fédérations sportives… Les droits des femmes redeviennent une politique publique à part entière, cohérente, transversale, intégrée dans l’action gouvernementale. Rien n’est évident dans ce domaine qui pose rien moins que la question du type de société dans laquelle nous voulons vivre. Les illusions sont nombreuses sur l’égalité réelle entre les femmes et les hommes.

Quelle est la feuille de route de votre ministère pour les prochains mois ?

Il y a encore beaucoup à faire. Le Comité interministériel aux Droits des femmes, réuni le 30 novembre dernier, a posé les jalons d’une politique intégrée en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes. Nous avons pris des mesures pour lutter contre les stéréotypes, pour alléger les contraintes de la vie quotidienne des femmes et lever les obstacles à l’égalité au travail, pour décliner l’égalité dans tous les pans de l’action publique : école, sport, santé, justice, médias… Nous passons maintenant à la mise en œuvre de ces décisions sur le terrain. Dans le prolongement de ces mesures, je présenterai en mai 2013 une loi-cadre sur les Droits des femmes qui viendra combler toutes les failles existantes de notre législation en la matière. Elle abordera différents sujets, comme l’égalité professionnelle, les violences faites aux femmes, la question de la parité dans les instances électives. Bien sûr, un important travail de consultation sera nécessaire pour mener à bien ce travail législatif.

Comment agir concrètement sur les mentalités dès le plus jeune âge ?

Il est communément admis que les “grands combats” sont derrière nous, que les lois garantissent, de fait, l’égalité. Or, depuis des décennies, les choses évoluent très peu en la matière : d’abord parce que nous n’avons pas veillé de façon scrupuleuse à l’application des lois. C’est pourquoi j’ai voulu très vite modifier les contrôles et les sanctions qui s’appliquent aux entreprises de plus de 50 salariés qui ne respectent pas l’égalité professionnelle. Mais les habitudes changent lentement aussi parce que rien n’a été fait pour combattre les racines des inégalités en question, à savoir les clichés et représentations qui cantonnent chaque sexe dans des rôles différents et inégalitaires. Ces stéréotypes se construisent dès l’école. Un module de formation à l’égalité et à la déconstruction des clichés sera obligatoire dans les futures écoles supérieures du professorat, et dans la formation des autres personnels de l’éducation. Toutes les études montrent en effet que l’école, malgré une apparente “neutralité”, ne développe pas les mêmes compétences, appétences et qualités chez les filles et les garçons. Pour les élèves, un apprentissage de l’égalité sera mis en place de la fin de la maternelle à la fin du primaire. Il sera expérimenté dans cinq académies en 2013, puis généralisé en 2014. Le nouveau service public national de l’orientation veillera à ouvrir les mêmes opportunités aux filles et aux garçons. Dans le monde du travail, nous nous attaquons à la surreprésentation du temps partiel subi chez les femmes (80% des salariés concernés) et nous tentons de faciliter une meilleure articulation entre vie personnelle et vie professionnelle. Les femmes comme les hommes doivent pouvoir conduire de front leur carrière et leur vie familiale sans être lésées dans l’accès aux responsabilités. Enfin, la vie professionnelle a évidemment un impact direct sur le montant des retraites, les inégalités entre femmes et hommes en la matière seront au cœur de la prochaine réforme des retraites.

Les femmes ne représentent que 30% des créateurs d’entreprise et 12% des chefs d’entreprise. Comment favoriser l’entrepreneuriat féminin ?

Il importe d’agir sur plusieurs facteurs, à commencer par la sensibilisation. Développons des actions dans les collèges, lycées et établissements de l’enseignement supérieur pour promouvoir cet entrepreneuriat féminin. En rendant visibles les réussites de créatrices, nous rendons possible la création d’entreprises pour les jeunes filles. Travaillons aussi sur l’accès au financement. Dans un tel contexte économique, l’accès au financement est malaisé pour tout le monde, mais il prend pour les femmes une dimension supplémentaire : dans les faits, toutes choses égales par ailleurs, elles bénéficient d’une moindre confiance des réseaux, qui du coup leur demandent des garanties supplémentaires. Je compte donc travailler avec les grands réseaux pour lutter contre les stéréotypes. Enfin, il faut ancrer la démarche au niveau des territoires, pour créer une réelle dynamique et mobiliser tous les acteurs qui doivent jouer un rôle en la matière : des Conseils régionaux aux chambres consulaires, il importe de coordonner les interventions dans le cadre de plans d’actions territoriaux.

Que vous inspire la forte mobilisation contre le « mariage pour tous » de mi-janvier ?

François Hollande a présenté un programme clair sur ce sujet et nous sommes déterminés. C’est une question de liberté, d’égalité et de fraternité. Liberté de fonder une famille avec qui l’on veut, égalité des droits entre toutes les familles, fraternité entre tous les citoyens, quelles que soient leurs différences. Ce sont les valeurs de la République. Il ne s’agit pas d’une victoire des uns contre les autres, mais d’une victoire des principes qui ont fait la France et qui la font avancer. Je respecte le droit de chacun de manifester. Cette mobilisation exprime une véritable inquiétude qu’il faut entendre. Elle donne à voir aussi beaucoup d’incompréhension, à laquelle il faut que nous répondions. On gouverne un pays en sachant porter ses valeurs, respecter ses principes, et s’adresser à toutes et à tous dans l’unité. Je crois que les Français restent très attachés à la liberté individuelle et à l’égalité des droits. Je crois qu’ils se sentent collectivement responsables de la sécurité et du bien-être des enfants. Le projet de loi sur le « mariage pour tous » n’est rien d’autre que l’application de ces valeurs et de ces principes.

Vous avez appelé l’entreprise Twitter à lutter contre les messages de haine sur son réseau social. Par quoi cela se traduit-il exactement ?

Le Premier ministre m’a confié une mission sur la lutte contre l’homophobie, et c’est dans ce cadre que je me suis exprimée. Les réseaux sociaux, quand ils incitent à la haine de cette manière, portent atteinte aux principes qui rassemblent dans notre République. Il faut être particulièrement vigilant sur ce terrain qui est aussi celui du racisme, de l’antisémitisme ou du sexisme, car les répercussions sur les plus jeunes sont très graves. Il n’y a rien de virtuel dans ces propos haineux et discriminatoires. Ma conviction est que ma responsabilité est d’agir, pas de constater les dégâts et de les déplorer : internet n’est pas une zone de non-droit. Les utilisateurs de Twitter sont des citoyens et des justiciables qui ont droit à la protection de la loi, et qui sont responsables de ce qu’ils font. Il ne s’agit pas de censurer, mais d’appliquer la loi, qui d’ailleurs est une bonne loi. Nous resterons déterminés et combatifs afin d’obtenir des résultats. Nous avons engagé un dialogue très encourageant avec Twitter pour trouver des solutions concrètes, dans un travail étroit avec les associations. J’ai d’ailleurs mené une concertation interministérielle avec elles : nous avons reçu plus de mille pages de contributions et élaboré un programme gouvernemental d’actions contre les violences et discriminations commises à raison de l’orientation sexuelle ou de l’identité de genre.

Quels ont été les grands tournants de votre carrière ?

Le 21 avril 2002 marque le début de mon engagement en politique. Je n’ai jamais envisagé la suite comme la construction d’une carrière. Très vite se sont enchaînées la collaboration avec Gérard Collomb à Lyon – dont j’ai rejoint l’équipe sur les questions de démocratie de proximité –, puis mes premières élections comme candidate : conseillère régionale en Rhône-Alpes en 2004 ; municipales et cantonales de 2008, où je suis élue sur mon nom dans un territoire difficile. La campagne présidentielle de 2007 aux côtés de Ségolène Royal reste évidemment une expérience hors du commun qui a sans doute rendu possible la suite.

Le fait d’être une femme vous a-t-il aidé ou au contraire freiné ?

Être une femme en politique reste compliqué, même si l’exigence de parité aux élections locales a permis à une génération de jeunes élues d’émerger plus facilement que par le passé. L’égalité doit rester un objectif majeur de la rénovation démocratique.

Le poste de ministre et sa capacité à faire bouger les choses sont-ils à la hauteur de ce que vous attendiez ?

Obtenir des résultats concrets est le fruit d’un engagement de tous les instants, à tous les échelons de responsabilité, mais ma réponse est oui : il n’y a pas de fatalité, le changement est possible. C’est précisément pour cela que je me suis engagée en politique.

Qu’est-ce qui vous fait vous lever le matin ?

La sonnerie stridente du réveil ! (rires) Non, plus sérieusement, l’envie d’être utile, chaque jour.

Avez-vous des mentors, des guides spirituels ?

Non, j’ai une très grande capacité d’admiration, mais ce sont plutôt les rencontres et les témoignages du quotidien qui me guident. Je garde simplement un attachement particulier pour la figure de Marie Curie qui m’accompagne depuis l’école.

Propos recueillis par Matthieu Camozzi et Aymeric Marolleau

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