Plus que de simples plantes vertes

Après les exhortations, place aux actions concrètes pour des villes tenues à des budgets serrés et à un devoir d’impliquer la population.

Paysage au sein des villes de plus en plus commun dans les années à venir ?
Paysage au sein des villes de plus en plus commun dans les années à venir ?

Un monde différent doit être inventé. Un poncif qui commence à être entendu. 190 villes dans le monde décident de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre, selon le rapport annuel du Charbon Disclosure Project (CDP). Stockholm, la blonde bonne élève du premier rang, s’est même engagée à ne plus utiliser d’énergies fossiles en 2040. New York veut réduire de 80% ses émissions d’ici à 2050, calculées sur la base de 2005, notamment par une rénovation énergétique des bâtiments. 299 villes veulent développer de nouvelles entreprises et des secteurs industriels dédiés au changement climatique.

 

Plusieurs contraintes

Beaucoup de velléités, mais que faire concrètement et immédiatement ? Le sujet est plus complexe qu’attendu, car l’ajout de technologies doit se faire en harmonie avec la population qui n’est pas toujours prête à remettre en cause son mode de vie. La ville de Colombes est en pointe sur ces questions. « Notre système de chauffage connecté pour mieux gérer les températures dans tous les bâtiments publics ou notre nouveau tri de déchets organiques, dans plusieurs bacs, sont autant de pistes empruntées récemment, relate Samuel Metias, maire adjoint de Colombes en charge du développement durable. Nous avons aussi mis au point des colonnes de déchets connectées, qui se manifestent quand elles sont remplies, afin d’éviter les passages inutiles des équipes. » Selon lui, alors que les dotations publiques sont en baisse, les mesures prises sur de nouveaux terrains doivent toujours être opérationnelles rapidement et prouver à la population les économies réalisées. « Demandez à un citoyen lambda ce qu’est concrètement la ville durable, il aura du mal à répondre. Il nous faut trouver des aspects concrets de tous les jours pour appliquer les grands principes », explique-t-il. Tout cela en ne perdant pas de vue la notion de bien-vivre. « Zurich, Copenhague ou Vienne peuvent prétendre à l’appellation de smart cities durables. Des villes asiatiques plus centralisées comme Singapour ou Séoul peuvent imposer des projets plus rapidement et à plus grande échelle parce qu’elles sont plus centralisées. Mais à terme cela se révèlera plus compliqué parce qu’elles ne privilégient pas autant les notions de qualité de vie : la technologie y est imposée », compare le Dr Gerhard Schmitt, professeur de la chaire d’architecture d’information, fondateur à Singapour du laboratoire des cités futures de l’école polytechnique fédérale de Zurich. Dans ce domaine en tout cas, les start-up abondent, en témoigne encore le succès à Paris de la plateforme d’innovation « Ville Durable » sur le site de Nord Express dans le 18ème arrondissement, où elles peuvent travailler de concert avec de grandes entreprises.

 

Energie de M. Tout-le-monde et stockage d’électricité

La baisse significative du coût des énergies renouvelables, dans l’éolien ou le solaire, ouvre de nouveaux champs des possibles aux collectivités. Autre facteur d’optimisme selon Christian de Perthuis (1), professeur d’économie à l’université Paris-Dauphine où il a fondé la chaire d’économie du climat : « L’amélioration continue des connaissances pour développer des solutions techniques non carbonées innovantes, par exemple en termes de stockage d’électricité et de réseaux électriques décentralisés, va modifier la configuration des villes ». Et si le prospectiviste et économiste américain Jérémy Rifkin avait raison ? Le mariage de l’énergie électrique et des TIC est une révolution en marche. « Comme pour l’information, nous assisterons à une décentralisation totale, avec des particuliers capables d’être consommateurs ou producteurs et de mettre quand bon leur semble sur le réseau certaines quantités. Nous ne sommes pas en capacité d’accomplir une telle prouesse aujourd’hui, mais cela ne saurait tarder », affirme Benoît Lebot, directeur exécutif du Partenariat international pour l’efficacité énergétique (IPEEC).

 

Efficacité énergétique, l’autre révolution

Le changement est aussi à rechercher non pas dans de nouvelles inventions, mais dans l’amélioration de l’existant qui consomme moins. « Grâce aux LED nous pouvons désormais proposer à un foyer une solution de 25W seulement, qui inclue l’éclairage, la recharge des appareils mobiles et une TV LED de 7W  ! Tout évolue. Nos grands écrans consomment 30W, les petits téléviseurs de nos grands-parents en consommaient 120 », se réjouit Benoît Lebot, qui a aussi travaillé pour l’Ademe et le Programme des Nations-Unies pour le Développement (PNUD). D’autres exemples ? « Prenez le port USB. Il y a eu le port de première génération, celui 2.0 de deuxième génération, et se prépare la troisième génération, avec une possibilité de libérer 50W : ce qui signifie la capacité d’éclairer une pièce entière et de faire fonctionner une multitude d’appareils. Nous avons plus que jamais besoin d’électricité dans notre quotidien, mais dans 80% des cas pour une faible puissance. Nous ne sommes pas tout le temps en train de faire fonctionner notre véhicule électrique ou notre four ! », insiste Benoît Lebot. Autant de nouvelles pistes simples à creuser pour les collectivités.

 

L’ère des données intelligentes

Chaque ville a son interprétation de la « smartitude ». Toutes utilisent en tout cas la numérisation pour interconnecter leurs infrastructures, afin de devenir plus écologiques, durables, agréables à vivre. Les données rendues publiques donnent naissance à de nouveaux services dans les transports, l’énergie, la sécurité, la santé, les loisirs… A Songdo, quartier futuriste de Séoul qui poursuit le projet « Compact Smart City » avec Cisco, les habitants sont connectés et abonnés à des services de télé-médecine, télé-surveillance ou télé-enseignement. Mais c’est outre-Atlantique, où les villes ont une marge de manœuvre et une maturité technologique plus élevées, que des modèles peuvent être recherchés. « Elles expérimentent plus facilement, mais parce qu’elles ont du retard en matière d’infrastructures », nuance Cécile Maisonneuve, présidente du think tank La Fabrique de la Cité à Paris. Les data permettent une surveillance et une connaissance du territoire démultipliées. « Boston tient un tableau de bord à critères multiples comme la mobilité, la délinquance, les nids de poules, etc., pour établir un city score en temps réel et s’en servir comme d’un outil de gestion de la ville », illustre Cécile Maisonneuve.

Les quartiers sont réellement quantifiés, comme « le nombre d’hôpitaux, parcs, écoles, bibliothèques, etc., permettant d’attirer les bons services publics », explique Amen Ra Mashariki, Monsieur Data à la mairie de New York, dans un discours à la Fabrique de la Cité. Ses données cartographiques par micro-zones sont d’ailleurs utilisées par la collectivité pour attirer l’implantation de sociétés, ou par des entrepreneurs avant leur installation pour convaincre le banquier. « A Rennes, une des premières villes à s’être intéressée à l’open data, les données des opérateurs de transports sont agglomérées sur un portail. Des développeurs ont mis au point l’application “Où est mon bus ?”, permettant aux usagers de suivre en direct sur leur smartphone les positions sur une carte », illustre Mathieu Caps, responsable des affaires publiques pour OpenDataSoft, start-up française qui a cinq ans d’existence et conçoit des portail de valorisation des données.

« Il y a un enjeu de transparence publique, de pilotage interne des collectivités, et d’encouragement à créer des applications », déclare celui qui totalise 80 clients en France et dans le monde. C’est surtout dans la gestion des flux que les services rendus peuvent être les plus notables. Par recueil de données agrégées issues des smartphones, les comportements humains peuvent être mieux compris et anticipés. A Pully, à l’est de Lausanne, Swisscom aide la municipalité à optimiser le trafic du centre-ville. « Nous récoltons des indicateurs stratégiques pour comprendre comment les citoyens vivent le domaine public, afin d’harmoniser les flux de mobilité douce, transports publics ou individuels. Nous savons s’il est pertinent ou non d’investir dans telle ligne de bus », illustre Alexandre Bosshard, chef de projet à la ville. Les TIC permettent une continuité spatiale et temporelle. « Ce n’est plus une photo de la mobilité tous les cinq ans, par comptage, dans les limites de la ville, sans savoir d’où viennent et où vont les voitures », se réjouit le conseiller municipal Marc Zolliker. Et grâce à l’actualisation continue des données et aux corrélations, on commence même à évoquer la prédiction. Jascha Franklin-Hodge, Monsieur Data à la mairie de Boston, a conclu un partenariat avec Waze, l’application de navigation : « Nous utilisons la ville comme un laboratoire, accordant par exemple tous les feux verts aux bus. Et nous comparons avec les jours normaux, pour mesurer l’incidence sur la vitesse moyenne des autres conducteurs ».

 

Une population à impliquer

Les outils existent. Mais le grand défi des communes consiste à créer une dynamique. Certaines collectivités valorisent les programmes d’ « administration exemplaire », où les ordinateurs et lumières doivent être éteints au départ des collaborateurs. D’autres multiplient les points de contact avec la population, notamment durant la semaine du développement durable. « Nous multiplions les actions de sensibilisation, comme ce cinéma en plein air qui fonctionne avec des vélos. Dix cyclistes sont nécessaires pour une séance d’une heure trente. Même l’instauration d’une semaine biologique dans les cantines, avec des circuits courts et des produits issus d’une agriculture biologique, fait son effet. Nous ne sommes pas seulement dans la technologie », illustre Samuel Metias à Colombes. Cela passe aussi par une collaboration accrue avec les associations, les citoyens, les entreprises pour imaginer de nouveaux services. « Il ne faut pas se contenter d’ouvrir les data, mais encourager frictions et échanges. Pour l’heure nous créons de la matière brute sans en connaître vraiment la valeur », précise lors d’une conférence à la Fabrique de la Cité Abhi Nemani, chief data officer de Los Angeles. De nouveaux métiers d’animation vont apparaître dans les collectivités. « Rennes organise des ateliers, conseils de quartiers, infolabs, fablabs, hackathons… », énumère Mathieu Caps selon qui le contexte législatif pousse à l’ouverture des données : loi NOTRe, loi Macron, loi Lemaire… ont convaincu une centaine de collectivités de sauter le pas. 4900 ont la taille pour faire de même… « Nous en accompagnons une multitude sur le sujet : Paris, Toulouse, Rennes, Lille, mais aussi Agen, Issy-les-Moulineaux… » De son côté la ville de Colombes, en collaboration avec le groupe d’enseignement supérieur Léonard de Vinci, organise le hackathon « Concevoir la ville de demain ». 600 étudiants des trois écoles du groupe (ingénierie, gestion et multimédia) planchent sur les cinq défis déterminés par la ville : l’eau (valorisation des eaux fluviales…), le vivre ensemble (création d’espaces de rencontre…), les changements climatiques (énergies renouvelables, mobilité douce…), la biodiversité (agriculture urbaine…), la consommation et production responsables (valorisation des déchets…). « Les étudiants, accompagnés par des experts de la créativité, mettent leur projet au point durant une semaine », explique Laure Bertrand, directrice du département soft skills et transversalité au sein du groupe. On l’aura compris, le risque est de recréer des silos. Dans n’importe quelle métropole au monde, l’approche participative doit l’emporter.

 

(1) « Le climat, à quel prix ? », de Christian de Perthuis, éd. Odile Jacob, 2015.

Julien Tarby

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