Le commerce des produits d’armement est dominé par le facteur politique. Seuls quelques pays le maîtrisent. Coup de projecteur.

Des ventes à chaque fois politiques et explosives…
Des ventes à chaque fois politiques et explosives…

Quinze ans de disette. Une longue attente. Puis tout s’est enchaîné. Pour Dassault Aviation, la vente à l’étranger de son avion-phare – le Rafale – a enfin pris la forme d’un cercle vertueux. En l’espace de 15 mois, l’Egypte, puis l’Inde et le Qatar, ont passé commande. De quoi voir l’avenir avec plus de sérénité et maintenir en activité les chaînes de production d’ici aux prochaines commandes de l’armée française. « Il faut avoir un premier contrat, commentait le directeur général de Dassault Aviation, Eric Trappier. Le Rafale est entré dans une dynamique de succès. Pourquoi ? Avant tout grâce aux qualités intrinsèques de l’avion. Il faut ajouter l’évolution favorable de la parité euro-dollar, qui a rendu le Rafale plus compétitif en matière de prix. Il y a aussi le contexte géopolitique. Dans les pays où la France est active et où nous avions déjà vendu des Mirage 2000, la vente du Rafale s’inscrit dans une politique de réussite de la diplomatie tricolore, mais également dans une politique en creux des Etats-Unis. » Quand on demande aux spécialistes quelle est la caractéristique première du marché de la défense, ils répondent invariablement : « politique ».

« L’export militaire est un marché à part. Il ne suffit pas de faire un bon produit et de passer devant la concurrence. Ces biens engagent la politique extérieure du pays vendeur et celle de ses clients. Ils sont des vecteurs de sécurité et d’indépendance et peuvent influer sur les équilibres régionaux », explique une source au sein d’un important industriel de l’armement. Les débuts infructueux du Rafale à l’exportation sont exemplaires. Au début des années 2000, Dassault Aviation se lance dans un appel d’offres de la Corée du Sud pour l’acquisition de plusieurs aéronefs de combat. Arrivé premier dans les tests en vol et dans le catalogue des prix, le Rafale perd pourtant le marché face au F35 américain. « A l’époque, il y avait encore 45000 soldats américains sur le territoire sud-coréen ; acheter le Rafale, c’était mettre à mal l’alliance militaire avec les Etats-Unis. Les clients de la France sont surtout les pays qui ne peuvent ou ne veulent pas acheter américain. »

L’Hexagone dans le Top 5

Avec plus de 60 milliards d’euros d’exportations estimées pour 2015, le secteur militaire figure en bonne place dans le commerce mondial. Mais c’est un monde à part. Les pays producteurs d’engins de haute technologie sont peu nombreux, car cette industrie est gourmande en capitaux et en matière grise. Seuls les industriels qui bénéficient d’importantes commandes de la part de leur Etat national peuvent développer des produits susceptibles d’accéder au marché de l’export. A ce jeu, les Etats-Unis sont champions. Les dépenses consacrées aux armées US y atteignaient 600 milliards de dollars l’an dernier, soit quatre fois plus que la Chine, son premier poursuivant, et 12 fois plus que la France. Un effort colossal destiné à équiper les 700 bases que cet empire militaire possède à travers le globe et à nourrir ses nombreuses interventions armées. Il est plus facile, dans ces conditions, d’exporter sa production. Selon Amnesty International, les Etats-Unis vendent des armes à 170 pays dans le monde, au gré des priorités géopolitiques décidées à Washington. Sur la période 2011-2015, ils détenaient 33% du marché mondial des exportations, estiment les analystes de l’Institut international de la recherche sur la paix de Stockholm (Sipri). D’autres nations peuvent néanmoins tirer leur épingle du jeu. C’est le cas de la Russie qui a gardé un savoir-faire industriel de pointe et est devenue la tête de pont des pays non alignés. Des alliances de longue date avec d’importants importateurs comme l’Iran ou l’Inde, et le refus des embargos américains, expliquent sa part de marché élevée, aux alentours de 25% selon le Sipri. Et la France ? Elle produisait 5% des ventes mondiales entre 2011 et 2015, soit avant les commandes récentes du Rafale.

Indépendance et diplomatie

« Il n’existe pas à proprement parler un marché de l’armement. Chaque pays a ses propres besoins, qui sont très spécifiques », explique notre source. Comment se démarquer ? « Selon les circonstances, il peut exister des secteurs de pénétration car ils sont délaissés par d’autres pour des raisons stratégiques, affirme Emmanuel Rémy, ancien sous-marinier et intervenant à l’Ecole de guerre économique sur les sujets du renseignement. Mais globalement, les cinq ou six Etats qui dominent le marché n’ont pas de terrain faible. » C’est particulièrement le cas de la France qui est l’un des seuls pays – avec les Etats-Unis, la Russie et la Chine – capables de produire chez elle l’ensemble des parties d’un avion de combat (châssis, moteurs, systèmes électroniques embarqués). Avec DCNS, elle sait aussi fabriquer d’autres bijoux de technologie, comme des sous-marins de projection nucléaire et des bateaux de guerre. Le tableau pourrait être idéal pour les exportations. Il ne l’est pas. La réintégration de la France sous le commandement intégré de l’Otan depuis 2008 et l’accord récent rendant de nouveau possible l’installation de bases américaines sur le territoire national ont affaibli l’image d’indépendance du pays. De plus en plus aligné sur le plan diplomatique et militaire, le gouvernement français est allé jusqu’à refuser de vendre des navires de guerre Mistral à la Russie, lesquels avaient été pourtant payés de longue date. Un coup de tonnerre dans ce marché sensible. « L’embargo sur les BPC Mistral est une faute lourde, un coup sévère porté à notre crédibilité et à notre industrie d’armement, commente un ancien général d’armée. La France seule est ici sanctionnée. Les lobbies militaro-industriels américains et russes se gaussent. Les uns de cette balle dans le pied de leur seul concurrent sérieux, les autres des milliards que nous allons devoir rendre au bénéfice des chantiers navals russes. » Gageons que cette crise de dépendance ne dure pas…

Ludovic Greiling

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