La blockchain trouve de plus en plus d’applications concrètes dans la finance, la logistique, l’énergie ou la santé, en témoigne le nombre de start-up lancées. mais gare aux mirages.

La traçabilité totale et la fin des entourloupes ! Quoique…
La traçabilité totale et la fin des entourloupes ! Quoique…

Faut-il encore présenter le Bitcoin ? Sept ans après sa création, la monnaie numérique, louée par certains pour ses vertus décentralisatrices et démocratiques, vilipendée par d’autres pour son rôle dans les commerces illégaux du “dark net”, a au moins réussi à faire la quasi-unanimité auprès d’une catégorie de professionnels : les banquiers. Mais pas vraiment pour le Bitcoin lui-même, qu’ils voient comme une curiosité vaguement menaçante, mais plutôt pour la technologie qui le sous-tend, la Blockchain.

Les banquiers déjà fans

Une définition ? La “chaîne de bloc”, si l’on tient vraiment à traduire le terme, est un processus informatique qui permet de garantir l’authenticité de n’importe quelle transaction, et pas seulement financière. Chaque nouvelle opération crée un “bloc” mathématique. Comme il est généré par les blocs qui le précèdent, l’ensemble est théoriquement infalsifiable et indestructible. Le “théoriquement” a son importance. « Au lieu qu’une entreprise, un Etat, ou un groupe d’entreprises et d’Etats servent de tiers de confiance, c’est la communauté qui tient ce rôle, car l’information est dupliquée dans chaque nœud de la chaîne, explique Sébastien Ropartz, associé chez Deloitte en charge de Deloitte Digital France, la structure du cabinet spécialisée dans le conseil en transformation numérique des entreprises. Pour les banques, l’intérêt est considérable car cela leur permettrait de garantir leurs transactions sans être soumis au risque de défaillance de leur tiers de confiance ». Ainsi, selon une étude Deloitte-Efma de juillet auprès de 3 000 dirigeants d’institutions financières, 92% sont conscients que leur business sera bouleversé par la blockchain. Et 53% pensent que son usage sera généralisé dans les deux à cinq ans.

De fait, les premières initiatives apparaissent déjà. Comme le projet R3, un consortium de banques et d’institutions financières créé en 2014 à New York à l’initiative de la start-up R3CEV pour joindre leurs efforts de recherche. Des dizaines de sociétés l’ont rejoint, dont HSBC, Goldman Sachs, Deutsche Bank ou encore Barclays, ainsi que la Société Générale, BNP Paribas et Natixis en France. Les banques russes ont créé son équivalent de leur côté. Et la banque centrale néerlandaise ouvrira en septembre un campus dédié à la technologie, afin de faire monter en compétences les banques et les institutions financières du pays.

De la politique à la logistique

Mais la Blockchain ne séduit pas seulement les banquiers. Les professionnels du retail, de l’industrie, de l’immobilier, de la santé (pour les carnets de santé), de la propriété intellectuelle (pour leurs brevets), de l’éducation (pour les diplômes) s’y intéressent aussi de près. Les politiques eux-mêmes n’y sont pas indifférents, car la technologie pourrait trouver une application concrète dans le vote électronique, comme l’a montré en 2013 le mouvement “Nous Citoyens”. Le parti fondé par l’entrepreneur Denis Payre – fondateur de Business Objects et Kiala – a en effet organisé un vote électronique sécurisé par la blockchain avec la start-up Belem, spécialiste de cette technologie. La blockchain pourrait aussi trouver des applications concrètes dans la logistique. Mi-juillet, IBM a ainsi dévoilé un nouveau service permettant aux entreprises du secteur de créer une blockchain dans un cloud sécurisé. Ses premiers clients pourraient se trouver parmi ceux qui commercialisent des produits de luxe et doivent se prémunir contre la contrefaçon. L’un d’eux, Everledger, est d’ailleurs une entreprise spécialisée dans la traçabilité des diamants, dont la chaîne logistique est complexe et parfois trouble. Outre cette initiative, IBM a ouvert à New York, en juin, un lieu dédié aux développeurs qui travaillent sur la technologie.

Le chaînon manquant de l’économie collaborative ?

Surtout, la blockchain pourrait être d’un grand renfort pour l’économie collaborative, qui s’appuie sur la force des réseaux. Dans l’énergie, elle pourrait par exemple faciliter le déploiement de réseaux locaux intelligents, ou smart-grids, en permettant à de plus en plus de foyers de produire leur propre électricité ou de la vendre lorsqu’ils ne la consomment pas eux-mêmes. Les panneaux photovoltaïques n’ont pas fini de recouvrir les toitures. Plusieurs plateformes de financement participatif ont expérimenté la technologie, comme Unilend, ou s’appuient entièrement dessus, comme Tilt, qui permet à chacun de créer sa propre campagne de crowdfunding, ou Bitbond, une plateforme de prêt en bitcoin. La start-up Ethereum, à l’origine d’un logiciel permettant de créer des applications basées sur la blockchain, a levé 21 millions d’euros en 2014 en organisant sa propre campagne de financement participatif. Certains veulent même aller jusqu’à “uberiser” Uber avec la blockchain. Des services de VTC, comme la start-up israélienne La’Zooz et les américains Arcade City et Juno veulent ainsi lier en pair à pair les chauffeurs et leurs passagers. Bref, les applications sont si nombreuses que « dans un futur proche, les particuliers seront en mesure d’agréger toutes leurs données personnelles – telles que leurs données financières, médicales et l’historique de leurs achats – dans un registre sécurisé unique sous une seule identité digitale, tout en ayant un contrôle total des droits d’accès à ces informations », prédit Deloitte. Un fabricant mondial de technologies médicales, client du cabinet de conseil, a d’ailleurs déjà mis en place un prototype pour permettre aux particuliers d’enregistrer leurs dossiers médicaux dans une blockchain.

Impuissance de calcul ?

Mais rien n’est gagné car la technologie, aussi séduisante soit-elle, compte quelques sérieux maillons faibles. « On connaît déjà certaines limites dont on ne sait même pas comment elles seront franchies », déplore Sébastien Ropartz. Le principal ? « Il faut régulièrement augmenter le niveau de cryptage de la chaîne, car des ordinateurs plus puissants pourraient venir à bout du code. La puissance nécessaire pour ajouter un nouveau maillon doit régulièrement être augmentée », explique le consultant. L’un des mirages de la blockchain est que son coût soit nul. « Or, elle demande beaucoup de calcul et de stockage ». Alors que la loi de Moore stagne, le jeu en vaudra-t-il toujours la chandelle dans quelques années ? En attendant, un milliard d’euros a été investi dans les blockchains en 2015, selon le forum économique mondial.

Aymeric Marolleau

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